LA CRISE GUINÉENNE, LES PROPOSITIONS DE SORTIE DE CRISE ET LES RÉFORMES INDISPENSABLES POUR « L’APRÈS - CONTÉ »

 

(Par Mohamed Mansour KABA, Consultant international, Président du Parti DYAMA)

 

LES CAUSES DE LA CRISE GUINÉENNE

La République de Guinée souffre d’une crise aiguë d’immobilisme et le Peuple de Guinée vit dans une misère sordide sans précédent dans l’histoire de notre pays. L’État guinéen est au bord de la faillite. Le régime du Général Lansana Conté est au bout du rouleau. Les caisses de l’État sont vides. Les réserves de devises étrangères quasi nulles. L’administration centrale tourne au ralenti. Les investisseurs tant nationaux qu’étrangers ne sont plus attirés par le fameux « scandale géologique » que constitue le sol et le sous-sol de la Guinée. La communauté internationale lui a tourné le dos depuis très longtemps.

Le mal dont souffre la Guinée est connu. Il n’a qu’un seul nom : le « système » mis en place par le Général Lansana Conté. En vingt ans de pouvoir personnel, celui-ci s’est transformé de modeste officier supérieur que ses pairs auraient prié, en avril 1984, d’accepter le poste prestigieux de Président du CMRN et de ce fait de Président de la République en un dictateur solitaire qui croit ne pouvoir être puni que par le Bon Dieu lorsqu’il commet une faute ou un délit. Le présent et l’avenir de la Guinée et de ses populations ne l’intéressent guère. Il est au-dessus de la loi. Il se moque des principes civiques et moraux qui sont à la base de la « bonne gouvernance ». Il gère le patrimoine national à son profit unique. N’a-t-il pas déclaré au cours de la  conférence administrative organisée à l’occasion de la campagne électorale de décembre 1993 à Kankan, citation de mémoire : « Je prends l’argent de la Guinée et j’en fais ce que je veux.  Que celui qui n’est pas content vienne m’arrêter » ? Peut-on s’imaginer qu’un chef d’État qui parle ainsi en public se soucie de ce que l’histoire retiendra de son passage à la tête de l’État guinéen ? On finit par avoir l’impression que l’actuel locataire du palais présidentiel de Kaloum veut punir ses compatriotes de l’avoir choisi comme Président de la République. Ce qui est par contre réconfortant, c’est que, malade ou bien portant, il a d’ores et déjà condamné son propre régime à une triste et lamentable fin qu’aucune initiative ne peut plus sauver du naufrage. Personne ne sait aujourd’hui comment ce régime disparaîtra dans  la nuit des temps. Mais ce qui nous intéresse maintenant, c’est la question de savoir comment éviter l’avènement d’un régime semblable à celui que toute la Guinée rejette désormais. Car à l’allure où va la sous-région, le pire n’est pas nécessairement derrière nous. Dans le présent article, je vais d’abord décrire le « système » qui caractérise le régime en place et ensuite formuler des propositions de sortie de crise tout en insistant sur les réformes indispensables afin que la Guinée de l’ « après - Conté » puisse éviter de tomber dans les mésaventures des vingt dernières années. Voyons sur quoi repose ce « système » hideux qui a causé tant de tort à notre pays et à ses populations. J’ai retenu ici un certain nombre de facteurs essentiels tant sur le plan politique, économique, social que judiciaire qui semblent le mieux caractériser le mode de fonctionnement du régime qui est à la source de tous les malheurs du Peuple de Guinée. Ici j’emprunterai beaucoup d’éléments au texte d’une conférence que j’ai tenue à Paris le 05 mai 2001 :

1. Sur le plan politique.

1.1 L’impréparation évidente des officiers et sous-officiers de l’Armée nationale à l’exercice du pouvoir. Avant le premier anniversaire du Comité militaire de redressement national (Cmrn) qui s’était emparé du  pouvoir le 4 avril 1984, un ami  d’enfance membre du Cmrn et du gouvernement dirigé par le Col. Lansana Conté a reconnu au cours d’un entretien à trois dans ses bureaux à Conakry ceci : « Dès maintenant, nous les membres du Cmrn avons la conviction que nous sommes incapables de résoudre les problèmes du pays. Est - ce que nous le reconnaîtrons un jour publiquement et si nous le faisons, à quelle date précise, je ne saurais vous le dire ». Peut - on s’imaginer que c’est à partir de ce constat d’incapacité des tous premiers jours que les princes qui nous gouvernent se sont engagés dès la première année d’exercice du pouvoir à faire durer le plaisir sans retenue aucune en pensant qu’un revers de situation est à tout moment possible ?

1.2  L’identification excessive des membres du Cmrn et du gouvernement à leur

       ethnie et régions d’origine et, dans la foulée, l’attribution des crimes du

       « Parti-État » aux Malinké, l’ethnie à laquelle appartenait l’ancien Président

       Sékou Touré. Cette culpabilisation de l’ethnie Malinké pour tous les crimes

 commis par l’ancien régime était suivie d’une marginalisation des forces 

 vives issues de cette ethnie : commerçants, industriels, hauts           

 fonctionnaires, officiers et sous-officiers de l’Armée nationale. L’application de

 ces mesures de marginalisation contre les citoyennes et les citoyens

 guinéens d’origine Malinké constitue pour moi l’une des principales causes de 

 la colère des ressortissants de la Haute Guinée contre les dignitaires du

 pouvoir actuel et l’une des raisons essentielles de la paralysie de l’État 

 guinéen. Le plus curieux dans cette situation ubuesque est que le Général

 Lansana Conté voue un respect infini à l’ancien Président Sékou Touré, alors

 qu’il ne cesse de « punir » les membres de l’ethnie de celui-ci pour assouvir

 on ne sait quel désir de vengeance. Il compte en fait parmi les serviteurs les

 plus fidèles de ce régime.  Je crois fermement qu’avec ses quatre régions

 naturelles, la Guinée ressemble à un véhicule à quatre roues qui tombe en

 panne dès lors que l’on se sépare de l’une quelconque  des roues.

1.3 L’incitation à la haine ethnique en Région forestière en demandant aux

autochtones de la ville de N’Zérékoré, capitale de cette région, de ne pas se

laisser dominer par les Guinéens originaires d’autres régions. La suite de ce discours haineux fut l’enregistrement, pour la première fois dans l’histoire de la cohabitation entre Guinéens dans cette région, d’affrontements sanglants entre Malinkés et Guerzés et des destructions de biens publics et surtout privés.

1.4 La démolition de la ville diamantifère de Banankoro, dans la Préfecture de

Kérouané en Haute Guinée sur ordre du Chef de l’État que j’ai entendu à cette

occasion dire sur les antennes de la RTG (Radio Diffusion Télévision

guinéenne) : « Je n’ai pas de parents ni d’amis à Banankoro. Je n’ai pas

pris d’argent avec les diamantaires. Que ceux qui ont acheté des

bulldozers les mettent sous leurs lits. J’ai donné l’ordre de détruire

Banankoro ». Et cette ville minière grouillante d’activités fut détruite en plein

jour sans aucun dédommagement des concitoyens et des opérateurs

économiques qui y vivaient. Tout cela n’avait qu’un seul but, la destruction de

l’une des bases économiques des guinéennes et des guinéens

      majoritairement d’origine Malinké qui opéraient dans le domaine minier

artisanal.

1.5 La suppression du poste de Premier ministre en décembre 1984 que l’on

désigna sous l’appellation « élimination de la branche pourrie ». Ainsi, le Col.

Diarra Traoré passa du poste de Premier ministre à celui de Ministre de l’Éducation nationale. Certains membres du Cmrn et du gouvernement qui lui étaient proches ont purement et simplement été mis sur la touche. Entre décembre 1984 et juillet 1985, de nombreuses réunions préparatoires du faux coup d’état attribué à l’ancien Premier ministre furent organisées dans un grand hôtel du nord-ouest Parisien. Il faut reconnaître que des tendances néocolonialistes tant au sein du gouvernement que dans certains milieux économiques français pensaient et pensent encore qu’il fallait détruire toutes les bases économiques, politiques et militaires d’un retour possible des Malinké au pouvoir en Guinée. D’où cette alliance objective du gouvernement français de l’époque avec les actions anti-Malinké du Cmrn dirigé par le Col. Lansana Conté. La « récupération » de la République de Guinée par ces milieux après le « non » historique du 28 septembre 1958 serait à ce prix. De nombreux dirigeants français pensent effectivement que depuis l’Almamy Samory Touré qui a défendu héroïquement son empire contre les armées françaises de conquête coloniale entre 1880 et 1898 et soutint l’Almamy Bocar Biro Barry dans la bataille où celui-ci perdit la vie et qui mit fin à l’indépendance du Royaume théocratique du Foutah Djallon, la principale opposition à la domination française dans ce pays et dans la sous-région était le fait d’hommes politiques d’origine Malinké comme les Présidents Sékou Touré et Modibo Keïta…

1.6 La répression sanglante qui suivit le faux complot mis en exécution le 4 juillet 1985 contre des militaires (officiers, sous-officiers et hommes de troupe), des cadres de la haute administration, des notables et des commerçants d’ethnie Malinké par le Cmrn et le gouvernement guinéen appuyés, dans cette horrible chasse aux Malinké par des militaires français pré positionnés à Conakry pour cette aventure ethnocentrique. Je prends la responsabilité de parler ici de faux coup d’état dans la mesure où j’ai personnellement participé à deux événements les 3 et 4 juillet 1985 à Conakry qui m’ont convaincu du caractère préfabriqué de ce « complot » : à ma demande, le Col. Diarra Traoré a organisé le 3 juillet 1985  dans l’une de ses deux résidences un dîner de 20heures à 22 heures avec douze convives en l’honneur d’une délégation de la Banque africaine de développement (BAD) en mission à Conakry. Un ami du Colonel est venu le chercher à trois reprises au cours de ce repas. C’est la troisième tentative qui fut la bonne, au moment du café. Le colonel s’excusa auprès de nous et s’en alla avec cet ami qui semblait avoir un pressant besoin de le conduire ailleurs. C’était la veille du coup d’état qu’on lui imputa exactement vingt quatre heures plus tard. Aucun des convives ne pouvait s’imaginer que l’ancien Premier ministre partait pour ne plus réapparaître en liberté. Pour ma part en tout cas, je ne le vis qu’après le retour du chef de l’État d’une conférence à Lomé au cours des  nouvelles télévisées de 20h30 dans les mains de ses tortionnaires qui l’ont rasé à sec et l’ont ligoté pieds et mains liés derrière le dos et ce, sous l’œil impitoyable des cameras de la RTG. Tous ceux et toutes celles qui ont regardé la télévision ce jour-là et à cette heure ont  vu cette horrible scène de torture de l’ancien Premier ministre. La seule question que je me pose est celle de savoir si le Col. Diarra Traoré avait été arrêté dès cette nuit du 03/07/1985 ou seulement après le retour du Col. Lansana Conté de Lomé. Son fameux « ami » qui est un ancien de la Banque centrale pourrait peut-être témoigner de la réalité des faits.

Le 4 juillet 1985 entre 21h00 et 22h00, je me suis rendu au camp militaire

Alpha Yaya Diallo pour y saluer le  père de mon ami d’enfance le Cap. Mory

Kaba. J’y ai trouvé celui-ci et son père en boubous traditionnels. Nous avons

pris le temps de nous entretenir puis mon cousin le capitaine qui était

spécialiste des blindés et comptait parmi les meilleurs amis du Col. Traoré 

m’accompagna à ma voiture. En sortant de ce camp qui est le plus important

de la Zone de Conakry et du pays tout juste un quart d’heure avant l’annonce

            du coup d’état, je n’ai observé aucun signe d’agitation tant chez mon hôte

            que chez les sentinelles qui m’ont rendu ma pièce d’identité. Ce fut ici aussi

            la dernière fois que je voyais hélas cet ami d’enfance. Le lendemain il

fut arrêté comme plus de soixante officiers et sous-officiers d’ethnie Malinké et

exécuté sans aucune forme de procès quelques jours ou semaines plus tard.

Après la fermeture du tristement célèbre Camp Boiro, d’autres lieux de torture 

et d’exécutions sommaires furent ouverts au « 32 escaliers » du camp Alpha

Yaya Diallo et au PM 3 de la Gendarmerie nationale. Cette fois uniquement

pour les Malinké, ce qui peut m’amener à parler de génocide. Ces arrestations

arbitraires qui visaient tout aussi bien les militaires que les notables, les

fonctionnaires et les commerçants Malinké préalablement recensés furent

accompagnées de pillages des domiciles et des magasins de ceux-ci. Au

début des pillages, les butins étaient stockés chez les chefs de quartier. Mais

lorsqu’à son retour de Lomé le Col. Lansana Conté organisa un meeting

populaire sur l’esplanade du Palais du Peuple à Conakry, il félicita les bandes

de pilleurs en leur criant son désormais fameux « Wo fata’ara » (« Vous avez

bien fait »).  C’est à partir de ce moment que chacun a définitivement repris sa

            part de butin. Le pillage des domiciles continua jusqu’à l’enlèvement des

toitures, des charpentes, des carreaux et des cadres en bois des portes et des

fenêtres des maisons. Il est même arrivé que des chefs de famille qui

confièrent des objets ou des équipements électroménagers ou électroniques à

des voisins d’autres ethnies pour les sauver du pillage les perdirent à leur tour.

1.7 L’un des dignitaires membre du gouvernement et du Cmrn au moment des faits n’a pas hésité à dire qu’ils étaient prêts « à éliminer tous les Malinké de Guinée quitte à aller en chercher la semence humaine au Mali en cas de besoin » . Cela permet de qualifier cette répression, ces pillages et ces éliminations extra-judiciaires planifiées en véritables actes de génocide.

1.8 L’élimination physique sans procès de plusieurs dignitaires de l’ancien régime

qui étaient emprisonnés au camp militaire de Kindia après l’annonce du faux coup d’état attribué au Col. Diarra Traoré constitue également une pierre dans l’édifice du génocide. Il faut noter dans ce cas précis qu’au cours  du meeting déjà mentionné, en plus de son « Wo fata’ara », le Chef de l’État avait dit en substance : « Ceux qui défendent les droits de l’homme, les droits des femmes et les droits des enfants doivent se dépêcher d’intervenir. Sinon demain, ce sera trop tard ». Et effectivement le lendemain de ce discours, tout Conakry a appris les nouvelles de l’élimination physique de nombreux dignitaires au pied du Mont Gangan à Kindia. Peut-on dire que l’auteur de cette citation n’était pas au courant des exécutions extra-judiciaires de Kindia ?

1.9 La prise de partie de l’église catholique guinéenne en faveur du régime

dans sa chasse aux Malinké. N’a-t-on pas entendu la plus haute autorité de

cette église déclarer sur les conséquences de ces événements à Conakry :

 « Si les Malinké ne veulent pas participer au développement du pays,

eh bien ! la Guinée se fera sans eux ». Nous avons vu entre-temps quels

pas de géants la Guinée a pu faire sans les Malinké ! Après le « Wo fata’ara »

du chef de l’état, je fais partie des cadres d’origine Malinké présents en ce

moment - là à Conakry qui ont décidé qu’à partir du moment où le

gouvernement de Lansana Conté ne voulait plus assurer la sécurité des

Malinké et de leurs biens dans la capitale du pays, il fallait procéder

immédiatement à l’évacuation des vieux, des vieilles et des femmes et enfants

vers notre région d’origine, la Haute Guinée. Il s’en est suivi un exode jamais

vécu depuis l’indépendance en 1958. L’interprétation de ce repli tant 

sécuritaire qu’identitaire des Malinké par un haut dignitaire de l’église

catholique en Guinée comme un refus de participer au développement du

pays ne doit-il pas être vu comme un aveu de complicité avec le Cmrn ? Les

guinéens doivent un jour connaître l’identité exacte de tous ceux et de toutes

celles qui ont préparé ce faux-complot et ont participé au recrutement, à la

formation et au parrainage des groupes de jeunes Soussou que le régime a

chargés de piller les biens des cadres, des commerçants et des notables

Malinké résidant à Conakry.

1.10. La persistance de la torture et des traitements dégradants et inhumains des

détenus (-es) dans les prisons et divers camps militaires de Guinée : c’est pour avoir publiquement dénoncé ces pratiques que l’ancien Président de l’Assemblée nationale El Hadj Biro Diallo s’est retrouvé en contradiction flagrante avec le Président de la République et Président du Parti de l’unité et du progrès (PUP).

1.11 L’entretien d’une illusion de « démocratie et de pluralisme politique » par

   l’organisation d’élections présidentielle, législative et communale dont les

   résultats sont connues d’avance enlève au régime en place toute crédibilité

   tant sur le plan national qu’international. La tricherie et les manipulations des

   résultats des élections sont devenues les exercices favoris des ministres de

   l’Intérieur de Guinée. Le refus systématique du pouvoir de la création d’une

   Commission électorale nationale indépendante (Ceni) confère de fait au

   PUP le statut d’un « parti-état » qui inspire plutôt de la pitié. Le 3 juin 2000,

   le Président de la République n’avait-il pas déclaré que les maires des cinq

   communes de Conakry devaient appartenir à son parti, le PUP. Ce qui fut le

   cas pour 99 % des mairies de toute la Guinée ! Le gouvernement s’est

   dépêché de modifier dans le code électoral le principe de l’élection des

   chefs de quartiers et des présidents des communautés rurales par la

   nomination pure et simple de ceux-ci.  Ce personnel politico-administratif qui

   gère les élections à la base obéit désormais aux préfets et sous-préfets des

   différentes localités du pays, car c’est grâce à ceux-là qu’ils sont nommés.

   Le code électoral pluraliste est ainsi totalement vidé de son contenu

   démocratique pour laisser la place au « parti-état ».

1.12 La violation flagrante des droits humains par l’emprisonnement sans raisons

   valables des dirigeants et autres membres des partis politiques 

   d’opposition : hier le Doyen Mamadou Ba et le Prof. Alpha Condé, et

   aujourd’hui le harcèlement judiciaire arbitraire contre l’ancien Premier

   ministre Sidiya Touré, pour ne citer que ces cas visant les présidents de

   partis d’opposition. L’objectif visé étant de les emprisonner afin de les

   effrayer, de les humilier et de les soumettre à des traitements dégradants.

       1.13 Le refus du Chef de l’État d’accorder aux partis d’opposition et aux

   opérateurs économiques les droits les plus élémentaires d’expression à

   travers les médias libres (chaînes de radios et télévisions privées) et pour

   ces partis d’opposition l’accès aux médias d’État.

1.14 La répression sanglante de septembre 1993 contre une marche pacifique

   organisée par l’opposition unie avec plus de 60 morts par balles et des

   centaines de blessés. Les soldats reçurent l’ordre de tirer à balles réelles sur

   les manifestants dans les lieux de rassemblement de ceux-ci afin de tuer

   dans l’œuf la marche qui était envisagée.

1.15 Enfin et pour clore ce sous-chapitre, le refus du Président de la République

        de tout dialogue et de toute concertation avec l’opposition et la société civile,

   bloquant ainsi le processus de démocratisation de la vie politique dans

   le pays. Même si la Guinée doit pour cela renoncer à une aide de près de

   240 millions d’Euros de l’Union européenne.

2. Sur le plan économique

2.1 Le libéralisme sauvage qui a suivi le désengagement de l’État des activités de

production et de distribution sous le diktat du Fond monétaire international

(Fmi) et de la Banque mondiale. Ces décisions furent accompagnées d’autres

mesures comme la suppression des banques nationales et la création de

banques privées qui pratiquent des taux d’intérêt prohibitifs pour les opérateurs

économiques, la dévaluation de la monnaie guinéenne, le dégraissage de la

fonction publique qui a vu ses effectifs passer de 100 000 à 70 000

fonctionnaires, condamnant au chômage des milliers de pères et de mères de

familles, l’imposition de la « vérité des prix » à travers la suppression des

subventions pour toutes les denrées de première nécessité, etc.

2.2 L’instauration d’un régime de type mafieux qui assure l’impunité aux détournements des deniers publics, organise la corruption généralisée dans tous les actes des pouvoirs publics et pratique le népotisme en faveur des cadres et des commerçants liés soit à l’ethnie du Président de la République ou qui lui sont associés sur le plan des activités économiques. Il faut reconnaître cependant que ce favoritisme au profit de certains cadres de l’ethnie du chef de l’état ne profite pas toujours aux plus méritants des cadres Soussou. J’en connais une pléthore qui se plaignent comme leurs homologues Malinké, Peuhl et originaires de la Région forestière. À ce titre, il s’agit de veiller à ne pas se tromper d’adversaire !

2.3 La concentration de tous les pouvoirs politiques et économiques au niveau

d’une Présidence de la République incapable d’analyser et de trouver des

solutions aux nombreux problèmes qui assaillent le pays. Cette présidence

accumule les fonctions de ministère des Affaires étrangères, de la Défense et

d’autres attributions de la Banque centrale (BCRG) comme la vente de l’or et

du diamant. La présidence est en outre devenue un centre commercial qui se

substitue aux commerçants importateurs de riz et une agence des douanes qui

perçoit des droit de douane sur les produits qui lui sont destinés mais qui, en

fait, sont des marchandises importées par des commerçants moyen orientaux

indélicats. L’actuelle crise des denrées alimentaires de première nécessité

dont la pénurie de riz de juin-juillet 2004 provient essentiellement du fait que le

Président de la République tend aujourd’hui à se substituer aux commerçants,

après en avoir empêché ceux dont c’était le métier pour des raisons

ethnocentriques. Il s’en est suivi des pillages comme en juillet 1985, mais cette

fois contre des agents commerciaux souvent associés aux princes qui nous

gouvernent. Une autre raison de cette crise alimentaire réside dans le fait que

l’importation et la commercialisation du riz lui procurant des bénéfices plus

importants que la production nationale, le chef de l’État n’assure plus aucun

soutien conséquent à la production vivrière nationale. Or la croissance

démographique ne permet pas aux efforts des paysans abandonnés à leur sort

de couvrir les besoins du pays. Voilà pourquoi la Guinée qui devrait être le

grenier à riz de la sous-région importe annuellement près de 300 000 tonnes

de riz !

2.4 La gourmandise des dignitaires du régime qui veulent posséder ou être

associés à tout ce qui voit le jour et est susceptible de rapporter gros dans le

pays. La plupart des sociétés d’état qui ont été privatisées et dans lesquelles

nos dirigeants ne sont pas associés à travers des « actions gratuites » ont fini

par fermer leurs portes. J’en ai personnellement subi l’amère expérience de

l’usine de jus de fruits de Kindia. L’administrateur de la SIBG qui avait racheté

cette usine a constaté après son refus d’y associer à 50 % le chef de l’état à la

demande expresse de celui-ci, soit-disant pour les anciens travailleurs de cette

unité industrielle dont le prix de vente avait été intégralement versé à l’État

guinéen que des « vandales » en cagoule sont venus arracher de leurs socles

en béton toutes les machines de l’usine. Ces équipements neufs achetés et

importés pour créer des emplois à Kindia et rapporter des bénéfices aux

actionnaires majoritairement guinéens ont été vendus au marché noir à des

receleurs. Comment peut-on parler de promotion de l’investissement privé ou

du NEPAD en Guinée lorsque, pour des intérêts égoïstes, les tenants du

pouvoir  se comportent en véritables voleurs et saboteurs de l’économie

nationale ? Pour ma part, j’ai perdu plus de un million de francs français dans

cette mésaventure.

2.5 L’obligation faite à certaines multinationales associées à l’État guinéen de

verser sur des comptes bancaires privés des ministres et autres dignitaires du

régime la part de dividendes revenant à la Guinée et non sur les comptes

du Trésor public. Qui sait sur quel compte est versé le loyer payé par la

Compagnie des Bauxites de Guinée (CBG) louant à Kamsar le port en eau

profonde d’une capacité de 12 millions de tonnes par an, la cité et la ligne de

chemin de fer qui sont des propriétés de la République de Guinée ? Tout le

monde se souvient du discours d’investiture du Général Lansana Conté du 13 

septembre 2003 lorsque le PUP l’a proposé comme son candidat à l’élection

présidentielle de décembre 2003. Dans ce discours, il menaçait  le directeur

général d’une entreprise privée de concassage d’expulsion parce que celui-ci

lui avait demandé de payer cash les 2 000 tonnes de gravier concassé qu’il

voulait commander. Ce discours-programme du candidat Lansana Conté

n’augurait rien de bon pour les futurs investisseurs privés en Guinée. Il ne faut

donc pas s’étonner que le chômage règne en maître absolu au niveau des

jeunes diplômés dans ce pays. Nos princes du moment ignorent probablement

qu’en économie, tout se tient. On ne peut pas piller le petit Mamadou du coin

et penser que Rockefeller viendra vous faire une cour assidue pour investir

dans vos mines. Ce sont justement ces pratiques propres aux prédateurs qui

chassent les investisseurs privés nationaux et internationaux malgré

l’abondance de ressources naturelles en Guinée.

2.6 Le traitement désinvolte de la montagne de dette intérieure par le gouvernement a mis en faillite la plupart des entreprises locales. Dans chaque budget annuel, le remboursement de cette dette est prévu, de même que les intérêts de celle-ci. Mais dans les faits, le ministère des Finances joue à cache-cache avec les missions du Fmi et de la Banque mondiale. Lorsque l’arrivée d’une de ces missions est annoncée, le ministère des Finances retourne toutes les factures des prestataires de services aux ministères pour lesquels ces entreprises ont exécuté des contrats en bonne et due forme. Il est demandé à celles-ci de représenter ces factures dès le retour de la mission des institutions de Bretton Woods. Et le cirque reprend jusqu’à l’annonce de la mission suivante. Là encore, je puis annoncer que le gouvernement de Lansana Conté a accumulé au cours des dix dernières années une dette de plus de cent millions de francs guinéens qu’il s’avère incapable de payer pour des prestations exécutées en Guinée par mon bureau d’études.

Pendant ce temps, les agents du ministère des Finances confectionnent des contrats fictifs qui sont immédiatement payés à des « partenaires » complaisants à la seule condition que ceux-ci acceptent de « partager » le butin avec ces fonctionnaires corrompus. Il en est de même au niveau de la direction générale des impôts où les inspecteurs déposent sur leurs comptes privés les chèques qui sont destinés au Trésor public. Une impunité en béton leur est assurée dès lors qu’ils respectent le principe du « Ngbee saa » qui  veut dire en langue Soussou « Dépose ma part ». La part des dignitaires s’entend bien ! À ce rythme, le gouvernement guinéen est absolument incapable de respecter le moindre engagement financier qu’il prend devant les institutions financières internationales. Rien d’étonnant donc lorsqu’on apprend que tous les bailleurs de fonds ont bloqué leurs projets en Guinée parce que le gouvernement est incapable d’assurer le service régulier de la dette extérieure !

2.7 Les détournements de fonds au niveau de la Banque centrale de la République de Guinée (BCRG) ont réduit les réserves de devises étrangères à leur plus bas niveau possible et imaginable. La monnaie guinéenne bat de l’aile. L’inflation a repris l’ascenseur. Il ne pouvait pas en être autrement, lorsqu’on considère par exemple les « prélèvements à régulariser » effectués début 2003 par le vice-gouverneur de la Banque centrale pour financer la « pré campagne » électorale du chef de l’État avec l’accord de celui-ci. Les 44 milliards de francs guinéens ainsi volés au Peuple de Guinée, soit l’équivalent de 20 millions de dollars USA ont été dilapidés en danses folkloriques, en financement de « prières » dans les mosquées et en moyens d’achat des consciences des notables et des marabouts pour une élection qui ne nécessitait aucun effort puisque les résultats étaient connus d’avance. L’auteur de ces détournements est aujourd’hui ministre dans le gouvernement post-élection ! Les auteurs de ces malversations doivent savoir qu’ils commettent ainsi des crimes économiques graves contre le patrimoine national et de sabotage de la monnaie guinéenne, premier symbole de souveraineté économique du pays. Ils seront appelés demain à rendre compte de leurs forfaits.

2.8 La dépendance par rapport à l’exportation de produits miniers à l’état brut est un autre indice pour le peu de soucis que les tenants du pouvoir accordent aux problèmes économiques de la Guinée. Le gouvernement navigue à vue. Il ne dispose d’aucun programme de développement économique et social du pays.

2.9 L’incapacité du gouvernement à résoudre les problèmes essentiels d’eau et

d’électricité tant à Conakry, la capitale la plus obscure d’Afrique que dans les

villes et villages à l’intérieur du pays condamne la Guinée à figurer au rang

des pays les moins développés d’Afrique et du monde.

3. Sur le plan social

Les effets cumulés de tous les actes de mauvaise gestion du patrimoine national, de chasse        aux ressortissants d’une ethnie aussi dynamique et nombreuse que les Malinké et de corruption généralisée dans l’impunité ont contribué à créer en République de Guinée une misère indescriptible. Les conséquences sociales d’un ajustement structurel inadapté y ont ajouté leur part de misère et de détresse. Il en résulte un chômage des « déflatés » de la fonction publique et de plusieurs dizaines de milliers de jeunes diplômés sans emplois, une dislocation de la vie familiale et toute perte de l’autorité parentale sur les enfants, un développement de la prostitution juvénile, de la consommation des drogues et aux dernières nouvelles une famine qui pousse des habitants de la capitale Conakry au pillage des magasins de stockage et des véhicules transportant du riz.

En février 1998, le gouvernement ordonna la démolition de centaines de maisons sur le site urbain de Kaporo-Rails dans la banlieue de Conakry sans aucun dédommagement des citoyennes et des citoyens victimes de ce vandalisme d’État. Comme cela s’était passé en 1985 à Banankoro, il s’agissait cette fois de nuire aux intérêts des habitants de ce quartier majoritairement d’ethnie Peuhl, dans la commune de Ratoma qui était administrée par un député-maire issu de l’Union pour la nouvelle République (UNR). Le Président de ce parti d’opposition, le doyen Mamadou Ba, le député-Maire Mamadou Barry et un troisième député de l’UNR, Thierno Ousmane Diallo furent emprisonnés sans levée de leur immunité parlementaire. Les manifestations de protestation qui ont été organisées sur le site ont été réprimées par des « forces de l’ordre » qui ont tiré à balles réelles sur les manifestants. Pendant ce temps, le gouverneur de Conakry fêtait ces tristes événements en jouant du tam-tam sur ce site. Bilan : 2 morts et de nombreux blessés. De ce point de vue, on peut dire que le pouvoir en place a démoli plus de logements en Guinée qu’il n’en a construits en vingt ans.

Selon une enquête que mon bureau d’études à conduite entre fin 1999 et début 2000 sur la pauvreté à Conakry, on a dénombré six catégories de pauvres que nos recherches avaient identifiées : les enfants de la rue, les jeunes gens (garçons et filles) surexploités, les mères en familles nombreuses, les parents déserteurs qui ont fui leurs familles par incapacité de les nourrir, les diplômés sans emplois ou sous-employés et les jeunes filles qui s’adonnent à la prostitution pour financer leurs études et soutenir les parents au chômage. Aujourd’hui, on entend parler de « matelas mobiles » pour la prostitution à ciel ouvert dans la banlieue de Conakry, d’association de « femmes pleureuses » qui cherchent des solutions aux problèmes sociaux en pleurant, sans parler du banditisme qui devient un sport national pour bien des  gens appartenant aux corps habillés.

Dans un tel marasme économique et social, on ne peut plus parler ni de dignité, ni d’honneur. Car l’être humain qui a faim tend à s’apparenter à un être handicapé dans sa dignité. Il est triste de constater que le régime du Général Lansana Conté ait conduit ce pays promis à un bel avenir à un si misérable sort. Il n’est point nécessaire d’insister sur cette situation. Elle est vécue par tant d’hommes et de femmes de manières si différentes et variées qu’il n’est pas possible de les décrire toutes.

Il faut cependant éviter de commettre une erreur fondamentale dans l’appréciation des méfaits du régime en place : croire que tous les Soussou profitent de ce régime sans exception. C’est plutôt une minorité de membres de cette ethnie qui profitent du pouvoir et les autres « associés » qui seront appelés demain à rendre compte des crimes en tous genres commis par ce régime. Pour l’ « après-Conté » qui s’annonce inéluctablement, il faudra éviter l’amalgame dont ont souffert et continuent de souffrir les Malinké. On a effectivement constaté en juillet 1985 que les places arrachées aux cadres Malinké ont été le plus souvent attribuées à des fonctionnaires incompétents et malhonnêtes dont les seules références connues étaient leur appartenance ethnique. Il en est de même pour le grand commerce, la privatisation des sociétés d’État et les promotions au sein de l’Armée nationale. Ceux qui épiloguent sur l’ « entourage du Président », devraient tenir compte du fait que c’est le Président qui choisit les hommes et les femmes de son entourage. Nul ne peut imposer qui que ce soit à l’actuel hôte du palais présidentiel. Il est donc très conscient de ce qu’il fait. C’est d’ailleurs parce qu’il connaît bien les compétences de son entourage qu’il ne reçoit aucun conseil des membres de cet entourage. Il reconnaît cet état de fait dans son discours du 13 septembre en disant : « Depuis 1984 jusqu’aujourd’hui, ceux qui me désignent et qui ont confiance en moi, je ne les ai jamais écoutés. Je n’ai jamais pris de conseils avec eux pour faire ce que je fais au sein du gouvernement ». À tel point qu’on peut dire actuellement que la République de Guinée n’est ni administrée, ni gouvernée. Des hommes et des femmes affectés à des tâches pour lesquelles ils ou elles ne possèdent aucune qualification ni aucune expérience professionnelle ne peuvent pas non plus mesurer les enjeux qui sont liés à l’exercice des responsabilités qui leur sont confiées. C’est le règne de l’incompétence dans un pays où toutes les négociations des contrats d’État engagent l’avenir du pays pour des dizaines d’années et portent sur des  centaines de millions de dollars USA. Ces gens-là ne pensent qu’à une chose : « combien je gagne dans cette affaire ? ». Dès lors que leur voiture 4x4 et leur villa leur sont assurées, ils ou elles sont prêts (-es) à signer n’importe quel contrat. D’où le bradage des intérêts essentiels du pays pour l’enrichissement illicite de  fonctionnaires véreux et voraces. Il en résulte la grave crise économique, institutionnelle, politique et sociale que le Peuple de Guinée vit dans l’amertume tout en se disant chaque jour que la veille était encore meilleure.

4. Sur les plans juridiques et judiciaires

   En République de Guinée, la justice est reléguée au rang de simple auxiliaire du

   pouvoir exécutif. La pratique de la corruption et de la concussion se retrouve dans

   cette corporation comme partout ailleurs dans l’administration guinéenne. Le

   manque de courage civil de certains de nos magistrats de haut rang est illustré par

   le point de vue exprimé par le Président de la Cour suprême, lorsqu’au cours de la 

   première législature, le bureau de l’Assemblée nationale a voulu s’assurer  

   l’arbitrage de celui-ci en cas de conflit entre la présidence et le parlement dans

   l’interprétation des lois. Sans hésiter, celui-ci réponda à la délégation de

   l’assemblée nationale que dans un tel cas, pour lui, c’est la présidence qui aura

   toujours gain de cause. Que peut-on attendre de hauts magistrats défendant des  

   points de vue similaires ? Il faut cependant noter que le niveau de rémunération

   des magistrats est tellement bas qu’il n’est pas rare de trouver des hommes de loi

   mêlés aux trafics les plus insolites. Dans le domaine immobilier par exemple, il

   arrive souvent à Conakry que des « hors-la-loi » professionnels qui ne possèdent

   aucun titre foncier cassent les portails de terrains clôturés par leurs

   propriétaires légaux pour construire dans ces cours leurs villas en comptant sur la

   partialité de la justice. Il n’est pas rare non plus d’entendre un domestique indélicat

   dire à son patron qui le prend en flagrant délit de vol d’éviter de l’amener au

   commissariat, sinon, c’est le patron qui sera enfermé. Il lui suffit effectivement de

   partager le butin avec des gens en uniforme pour que ce soit le patron qui soit

   obligé de « s’expliquer ». Les jeunes gens qui écument la banlieue de Conakry

   « louent » souvent les armes des militaires ou des agents de police pour

   commettre leurs forfaits. L’insécurité physique et judiciaire qui résulte de cette

   faillite de l’État contribue également à effrayer les investisseurs privés les plus

   téméraires. Que faire donc pour restaurer en République de Guinée l’autorité d’un

   État moderne, respectueux des droits humains, débarrassé de l’ethnocentrisme et

   de la corruption et soucieux du bien-être des populations de manière équilibrée

   dans les quatre  régions naturelles du pays ?

PROPOSITIONS DE SORTIE DE CRISE

Dans un article comme celui-ci, il est impossible de citer tous les méfaits du régime en place. Il s’agit tout simplement de constater que les actes qui caractérisent un tel système sont tout le contraire de la bonne gouvernance et du respect des droits humains. Après 46 ans d’indépendance, le Peuple de Guinée dans sa très large majorité, ne dispose ni d’eau potable, ni d’électricité, ni de nourriture suffisante, ni de logement décent, ni de moyens communications téléphoniques fiables. Lorsqu’un être humain manque de tous ces éléments, il finit par se demander ce qui le différencie d’un peuple en état de guerre. En Guinée, il s’agit d’une guerre non déclarée par le gouvernement contre les intérêts essentiels du pays et de ses populations. Le refus du dialogue entre le pouvoir en place et les partis politiques d’opposition condamne notre pays à une stagnation qui signifie en fait un bond en arrière. L’arrogance du régime face à la communauté internationale s’explique par le fait que le chef de l’État dispose à sa guise de toutes les richesses minières et agricoles de la Guinée : vente annuelle de près de 350 000 carats de diamant de joaillerie, de 15 tonnes d’or, du loyer payé par CBG pour le port, la cité et la ligne de chemin de fer de Kamsar à Sangaredi (près de 8 000 000.- USD par an), des parts de la Guinée dans l’exportation de 15 000 000 de tonnes de bauxite, les commissions et les bénéfices sur l’importation et la vente du riz, les fruits de la corruption ambiante et des centaines d’hectares de riz dans les plus grandes zones de production, etc. Tant que ses affaires personnelles ou ce qu’il considère comme telles marcheront, le Président de la République continuera d’afficher le plus grand mépris contre tous les principes de bonne gouvernance et de rigueur dans la recherche de solutions aux problèmes économiques et sociaux dont il feint d’ignorer la gravité. La démission du dernier Premier ministre le 29 avril 2004 est venue illustrer l’impossibilité pour le régime de s’amender. C’est pourquoi on devrait appliquer à la situation de la Guinée les méthodes de prévention des conflits majeurs avec l’implication directe du système des Nations Unies, de l’Union africaine, de la CEDEAO, de l’Union européenne et du G 8. Cela est d’autant plus nécessaire qu’il s’agit de sauver un peuple en danger. La communauté internationale doit fixer des délais impératifs au chef de l’État guinéen pour qu’il engage des négociations avec l’opposition politique et la société civile sur le présent et l’avenir de la Guinée. Sinon imposer des sanctions contre les principaux dirigeants du régime, les membres de leurs familles et les associés-profiteurs qui gravitent autour d’eux : restriction des déplacements et blocage des comptes bancaires à l’étranger, de même que la suspension de tous les financements de projets de source extérieure. Le chef de l’État devra s’impliquer directement dans ce dialogue puisqu’il ne fait confiance à aucun membre de son propre gouvernement. Les négociations avec les partis politiques de l’opposition, les syndicats et la société civile devront porter sur les sujets suivants, sans que cette énumération ne soit limitative :

a) L’annulation du référendum du 11 novembre 2001 et de toutes les conséquences

    de celui-ci.

b) La mise en place d’un gouvernement d’union nationale de transition pour une

    durée n’excédant pas dix huit (18) mois et dont les membres seront exclus d’office

    des élections présidentielle, législative et communale que ce gouvernement sera

    chargé d’organiser.

c) La dissolution de l’Assemblée nationale et la mise en place d’une assemblée

    constituante formée de manière consensuelle des représentants des partis

    politiques, des syndicats et de la société civile.

d) La révision de la Loi fondamentale et de toutes les lois organiques du CTRN - y

    compris le code électoral - afin de garantir effectivement toutes les libertés

    individuelles et collectives, les droits humains ainsi que la consolidation du

    processus démocratique.

e) L’adoption d’un nouveau code des partis politiques (création, fonctionnement,

    droits de manifester sur la voie publique, droits d’affichage au cours des

    campagnes électorales, financement, etc.) avec l’abrogation de la « loi anti-

    casseurs ».

f) La mise en place d’une Commission électorale nationale indépendante (Ceni) qui

   sera chargée de toutes les opérations relatives aux élections, depuis le

   recensement et la révision des listes électorales jusqu’à la publication des

   résultats.

g) La décentralisation et la déconcentration de l’administration du territoire en

     plaçant à la tête de chacune des quatre régions naturelles un gouverneur élu au

     suffrage universel régional direct par les habitants de ces régions avec un

     parlement régional dont les membres seront élus dans les mêmes conditions, en

     même temps et qui seront chargés de contrôler la gestion des gouverneurs.

h) La « régularisation » par l’ancien vice-gouverneur de la Banque centrale devenu

    ministre du montant de 44 milliards de francs guinéens qu’il a indélicatement

    détournés des caisses de celle-ci pour financer la « pré campagne » du Général

    Lansana Conté dans l’illégalité la plus absolue.

Le gouvernement d’union nationale de transition qui sera mis en place devra, en plus de la préparation d’élections législative, présidentielle et locale démocratiques, libres, transparentes et équitables, mettre en œuvre un programme d’urgence que nous proposons ci-dessous.

PROGRAMME D’URGENCE POUR LE GOUVERNEMENT D’UNION NATIONALE DE TRANSITION

Il ne suffit pas de proposer des solutions de sortie de crise. Il faut également indiquer le programme d’urgence que l’équipe gouvernementale de transition devra réaliser  au bout des dix huit mois de sa magistrature. C’est par rapport à ce programme que l’on pourra choisir les hommes et les femmes qui seront chargés de le mettre en œuvre. Par tactique ou par ruse, certains leaders guinéens pensent qu’il n’est pas nécessaire de formuler des programmes de gouvernement en prévision d’une prochaine alternance. Mais sans un programme proposé par la direction d’un parti politique à ses militants et adopté par ceux-ci après débats, comment peut-on mobiliser et libérer les énergies des concitoyens dans le sens d’une alternance que l’on souhaite non-violente et démocratique ? Sans un engagement préalable de nos dirigeants sur la base de promesses fermes d’actions gouvernementales futures, comment va-t-on juger du respect de la parole donnée et par conséquent du sérieux des dirigeants ? C’est également par rapport aux programmes des partis que ceux-ci peuvent former des alliances ou même des fusions. Aujourd’hui, nous parlons tous de démocratie, de respect des droits humains, de bonne gouvernance, de liberté d’expression et d’élections transparentes, libres et équitables. Mais tout le monde sait aussi que certains leaders de l’opposition réclament en outre l’exercice du pouvoir « à tour de rôle » tout en précisant qu’après Lansana Conté, ce sera « leur tour » pour le compte de l’ethnie Peuhl. Comment peut-on concilier démocratie pluraliste et exercice de la fonction présidentielle par représentation tournante des ethnies ? Surtout lorsqu’on sait que certains veulent alors occuper le fauteuil présidentiel pour cent ans à l’exclusion de tous les autres ? On a constaté aussi que lorsqu’un chef d’État qui pratique le favoritisme a distribué les postes de grande responsabilité à ses poulains, la plupart des autres cadres du pays se trouvent condamnés à un chômage de très longue durée. Il est donc de la plus grande importance que les prétendants au pouvoir en Guinée donnent leurs points de vue sur ces questions afin d’éviter plus tard des conflits majeurs. Le régime actuel est une illustration vivante du fait qu’un problème politique mal résolu finit par en créer d’autres plus graves que le précédent.  Pour sa part, le parti DYAMA a habitué les populations guinéennes à une transparence aussi bien dans la critique du régime en place que dans la formulation de propositions réalistes et réalisables pour résoudre les problèmes auxquels notre pays est confronté. Le respect du principe de transparence et de la bonne gouvernance réclamées par tout le monde est à ce prix.

Une autre réalité interpelle nos leaders à ce sujet. Le décès par surprise de deux de nos aînés, à savoir le Prof. Ibrahima Baba Kaké et son ami le député Siradiou Diallo sans que ceux-ci n’aient eu le temps de laisser à la postérité des propositions écrites  sur la Guinée dont ils rêvaient et pour laquelle ils ont combattu durant des décennies est une preuve qu’à partir d’un certain âge, il n’est pas prudent de continuer le combat sans laisser des documents écrits sur les objectifs de cette lutte. Les campagnes électorales, les réunions, les interviews et les meetings politiques ne peuvent pas remplacer une réflexion approfondie et écrite sur l’avenir de notre pays. Âgé de 64 ans dans un pays où l’espérance de vie est de seulement 49 ans, je me considère comme un privilégié qui a l’obligation de témoigner en disant la vérité, de donner un avis critique le plus objectivement possible sur l’état actuel du pays et de soumettre à la critique de ses compatriotes son « projet pour la Guinée ». Cela constitue également pour les plus jeunes un appel à s’intéresser à la « chose publique », donc à la politique. Il faut que les jeunes s’engagent dans le combat pour le dépassement des intérêts égoïstes et contre la corruption et l’ethnocentrisme afin d’édifier en Guinée une société de gens honnêtes et patriotes, capables de mettre en valeur les immenses richesses de notre sol et de notre sous-sol. Mon souhait le plus ardent est que les propositions qui sont formulées ici fassent l’objet de débats dans toutes les couches de la société guinéenne. La reconversion des mentalités et des comportements qu’elles exigent par rapport à l’État guinéen et au bien public mérite qu’on leur accorde un minimum d’intérêt.

LES RÉFORMES INDISPENSABLES DE L’ « APRÈS-CONTÉ »

Il est ici justement question de l’ « après-Conté » parce que ces réformes ne seront jamais applicables tant que le Général Lansana Conté se maintiendra au pouvoir contre la volonté du peuple de Guinée. Elles devront toucher tous les aspects du fonctionnement de l’État dont il faudra rétablir l’autorité et la crédibilité : le parlement, l’administration centrale et la fonction publique, l‘Armée nationale, la Banque centrale et le secteur financier, l’administration fiscale et le service des douanes, le Trésor public, l‘administration du territoire et la décentralisation, le régime des partis politiques et la consolidation du processus de démocratisation, la mise en place d’une Commission électorale nationale indépendante (Ceni) et la création d’un service civique rattaché à l’Armée nationale pour résorber le chômage des jeunes, le lancement de grands projets d’infrastructures et enfin les réformes sectorielles (agriculture et élevage, mines, énergie et eau, éducation, santé, sécurité). Une période de dix huit mois peut sembler assez courte pour cette feuille de route. Mais il faut savoir que les membres du gouvernement de transition ne seront candidats ni à l’élection présidentielle, ni aux autres élections à l’échelon inférieur (législatives et communales) qu’ils seront chargés d’organiser. Ils auront de ce fait la sérénité nécessaire pour se concentrer sur la mission qui leur sera confiée.

LA RÉFORME DE L’ÉTAT GUINÉEN

Depuis le référendum du 11 novembre 2001, l’État guinéen fonctionne sur des bases arbitraires, c’est-à-dire non conformes à la Loi fondamentale. Les institutions qui sont issues de ce système sont par conséquent imposées au peuple de Guinée. Qu’il s’agisse de l’assemblée nationale dont les nouveaux membres ont été « élus » au mois de juin 2002 ou du Président de la République qui s’est octroyé en décembre 2003 un mandat renouvelable de sept (7) ans, pour ainsi dire « à vie ». Les réformes qui me semblent indispensables sont par conséquent :

1. L’annulation du référendum sus-visé, la dissolution de l’assemblée nationale et la mise en place d’une assemblée constituante formée par les représentants des partis politiques, des syndicats et de la société civile.

2. La révision de la Loi fondamentale et de toutes les Lois organiques du CTRN y compris le Code électoral et les Arrêtés ministériels relatifs aux élections.

3. La mise en place d’une Commission électorale nationale indépendante (Ceni) qui sera chargée de toutes les opérations relatives aux élections, depuis la révision des listes électorales jusqu’à la publication des résultats.

4. La mise en place d’une Commission nationale de protection des droits fondamentaux des Citoyens en matière de liberté d’expression par toutes les voies légales autorisées dont notamment les médias libres (radios et télévisions privées), de lutte contre la corruption et les abus de pouvoir.

5. L’adoption d’un Code des partis politiques : création, fonctionnement, droit de manifester sur la voie publique et de tenir des meetings en dehors des périodes de campagne électorale, droit d’affichage, financement des partis politiques, abrogation de la « Loi anti-casse », libre circulation des acteurs politiques dans tout le pays, etc.

6. L’adoption d’un statut de la fonction publique afin de mettre en place une administration de gestion du développement libérée de toutes les entraves bureaucratiques et mafieuses avec la fixation d’une nouvelle grille des salaires. L’administration centrale doit cesser d’être un nid de prédateurs corrompus, privilégiés et inamovibles pour devenir un service public ouvert pour 15 ans et pas un jour de plus à tous ceux et toutes celles qui veulent y travailler, le recrutement à tous les échelons devant intervenir par voie de concours. Après les quinze années de service, c’est la retraite ou le secteur privé, selon l’âge d’accès au poste administratif considéré.

7. La décentralisation et la déconcentration des services de l’administration du territoire en plaçant à la tête de chacune des quatre régions naturelles (limites administratives de septembre 1958 !) un gouverneur élu au suffrage universel réservé aux habitants de la région. Un parlement régional dont les membres seront élus au cours du même suffrage que les gouverneurs sera chargé du contrôle de la gestion des gouverneurs. La zone de Conakry constituera une région spéciale avec un gouverneur et une assemblée locale élus dans les mêmes conditions que les quatre autres collègues. Le budget national d’investissement et d’équipement sera réparti entre ces cinq gouvernorats selon des grilles de répartition telles que la population, l’étendue du territoire, le niveau de pauvreté, la carte scolaire et médicale, les points d’eau, etc. Les gouverneurs et les maires élus des communes de la Région se concerteront pour la proposition des projets à financer à l’assemblée régionale qui les adoptera. Le gouverneur assurera le rôle de maître d’ouvrage de tous les projets de sa région en dehors des projets à caractère national.

8. La réforme de l’Armée nationale permettra à celle-ci de se consacrer à ses tâches de défense de l’indépendance nationale et de l’intégrité du territoire. L’armée devra servir aussi de creuset de l’unité nationale. Cette réforme devra instituer un système objectif et impersonnel de promotion du soldat sur une durée totale de quinze ans depuis les hommes de troupe en passant par le caporal, le sergent, le lieutenant, le capitaine, le commandant et le colonel. Compte tenu de l’instabilité qui règne actuellement dans la plupart des pays voisins de la Guinée et de l’évolution incertaine de la situation sécuritaire dans la sous-région, l’on devra introduire un service national d’une durée de dix huit (18) mois pour les jeunes gens (garçons et filles) âgés de 18 à 30 ans. Selon leur niveau de formation (primaire, secondaire, baccalauréat, licence, maîtrise, doctorat et ingénieur), les jeunes ne seront admis aux concours d’accès à la fonction publique qu’après avoir effectué leur service militaire. Quatre bases militaires marines devront voir le jour à Benty, Kassa, Boffa et Kamsar pour le contrôle des 300 km de côte, et des camps militaires réhabilités et équipés dans les capitales régionales et certaines  principales villes frontalières et minières. Un service civique géré par l’Armée nationale intègrera en son sein toutes les jeunes filles et tous les garçons qui échouent au niveau primaire (âgés de 12 à 14 ans) et au niveau secondaire du premier cycle (âgés de 15 à 17 ans) ainsi que les jeunes non scolarisés à partir de l’âge de 9 ans pour leur donner une formation professionnelle conforme à leurs aptitudes. Ce sera le moyen le plus sûr de combattre tout à la fois l’exode rural, le chômage des jeunes et la délinquance juvénile, mère de l’insécurité dans les zones urbaines. Ceux qui seront tentés de crier à la « militarisation » de la vie en Guinée doivent savoir que notre niveau de sous-développement ne nous permet pas d’abandonner nos jeunes à une misère intolérable dans un pays comme le nôtre. Les pays développés que nous admirons aujourd’hui et qui attirent nos jeunes gens au prix de leurs vies (exemple de Fodé, Yaguine et bien d’autres) sont passés par là à la fin de la deuxième guerre mondiale. Aux grands maux, les grands remèdes !

9. La réforme des services de sécurité pour en faire des organes non de répression et d’organisation de faux-complots comme le dernier cas contre l’ancien Premier ministre Sidiya Touré, mais des services de sécurisation des citoyens et de leurs biens. Cette réforme devra revoir le dossier de tous les cadres de la police et des autres organes de répression domiciliés au PM3, à « Koundara » et au Camp Alpha Yaya Diallo et au défunt Camp Boiro afin de les mettre à la retraite d’office tout en organisant une formation adéquate pour les éléments sains de ces organes.

10. La création d’une Commission nationale du genre « Vérité et Réconciliation » pour dresser le bilan des 46 années d’indépendance en matière de violation des droits de l’homme mais aussi des tentatives d’assassinats et de crimes crapuleux non élucidés et de « complots ». Cela ira de pair avec la réforme du cadre juridique et judiciaire afin que le troisième pouvoir puisse jouer efficacement son rôle d’arbitre et d’acteur indépendant à côté du pouvoir exécutif et du pouvoir législatif.

LA RÉFORME DU CADRE ÉCONOMIQUE ET FINANCIER

Dans les domaines économiques et financiers, des mesures radicales devront être prises pour l’assainissement des finances publiques, l’accroissement des revenus fiscaux de l’État et la lutte contre la corruption et les détournements des deniers publics. Cela exige du gouvernement d’union nationale de transition l’adoption des mesures suivantes :

1. L’audit des vingt dernières années de tous les services financiers et fiscaux de la République de Guinée (ministères du Plan, de l’Économie et des Finances, des Ressources naturelles, Présidence de la République, Primature, Direction du budget, Trésor public, Banque centrale, douanes, SGS, Sogeac, Grands projets, direction générale des impôts, Direction des investissements publics, etc.) afin de détecter les faiblesses structurelles de ces services, la portée de la mauvaise gouvernance et d’identifier et poursuivre devant les tribunaux les auteurs des malversations.

2. La révision des statuts et du fonctionnement de la Banque centrale de la République de Guinée (BCRG). Cette révision devra prévoir la mise en place d’un Conseil d’administration et des procédures de décaissements transparentes afin  d’empêcher tout détournement et tout prélèvement frauduleux des fonds de la BCRG. L’ancien Vice-gouverneur qui est aujourd’hui ministre dans le gouvernement du Général Lansana Conté doit être jugé pour avoir entre autres prélevé en 2003 une somme de 44 millions de francs guinéens (l’équivalent de 20 millions de dollars USA) pour « financer la pré campagne du Président de la République »).

3. La création d’une Commission nationale des marchés publics dont le travail sera supervisé par une Commission financière interministérielle chargée de superviser les procédures de passation des marchés et d’ordonner les paiements sur tous les contrats signés au nom de l’État. Cette Commission financière interministérielle sera également chargée de la gestion des contrats miniers et de l’organisation des négociations sur les accords de prêts et de crédits avec les bailleurs de fonds bi- et multilatéraux afin qu’un seul ministre ne dispose pas de pouvoirs illimités d’orientation et de décision sur le financement des programmes et projets de développement.

4. La réforme du Service national des douanes, la formation et la responsabilisation des cadres nationaux de ce service en dehors de tous autres prestataires de services étrangers.

5. La réorganisation de la commercialisation du diamant et de l’or sous le contrôle de la Commission financière interministérielle et de la Banque centrale.

6. L’inventaire du patrimoine immobilier et foncier de l’État et la révision des conditions de location de ce patrimoine ainsi que l’identification du patrimoine privé bâti afin de lui appliquer des taxes foncières, locatives et d’habitation.

7. L’engagement de négociations avec le Fmi et la Banque mondiale afin de mieux cibler les objectifs de développement et d’équilibre des grands ensembles macro-économiques : dette intérieure et extérieure, monnaie, inflation, croissance économique, réforme du système bancaire local, réduction du train de vie de l’État, mais aussi création d’une banque de développement et de l’habitat.

8. Le lancement d’un vaste programme de réhabilitation et de reconstruction dans les sept secteurs prioritaires suivants : agriculture et élevage, infrastructures urbaines et de transports, télécommunications, industrie minière, énergie et eau, éducation et formation professionnelle, santé.

8. La réorientation de la politique africaine et internationale du pays. Les négociations d’Accra III sur la situation en République de Côte d’Ivoire de cette fin du mois de juillet 2004 se sont déroulées sans aucune participation du gouvernement guinéen qui a fait de notre pays un nain insignifiant en matière de politique africaine et internationale. Le système des prédateurs mafieux qui règne à Conakry ne permet non plus pas à ses dirigeants d’imaginer une quelconque soumission au principe d’ « évaluation par les pairs » comme condition d’éligibilité du pays au NEPAD (New Partnership for Africa’s Development).

Ce programme d’urgence permettra au gouvernement d’union nationale de transition de poser les rails du développement dans un pays débarrassé de la misère, de la peur et prêt au décollage économique. Il appartiendra au gouvernement qui sera mis en place après des élections démocratiques, libres, transparentes et équitables de continuer l’œuvre salvatrice du gouvernement de transition.

EN GUISE DE CONCLUSION

Au moment de conclure le présent article, j’apprends qu’une délégation guinéenne aurait présenté en ce mois de juillet à l’Union européenne à Bruxelles un mémorandum contenant une quinzaine de promesses notamment en matière de respect des droits de l’homme, de la liberté d’expression, du renforcement du climat démocratique, de l’État de droit, du dialogue politique avec l’opposition, de la décentralisation, de la gestion macro-économique, des élections législatives et locales, etc. Il n’y a rien de surprenant à cela. Ces promesses ne peuvent tromper que ceux et celles qui auront la naïveté d’y croire. Le Président de la République de Guinée nous a habitués à ces pirouettes dès lors qu’il se sent pris à la gorge par la réaction des autres à sa gestion calamiteuse du bien public. Arrogant en avril 2004 contre l’Union européenne en refusant toute négociation avec Bruxelles, le voici humble et repentant en juillet 2004 après avoir constaté que plus personne ni aucun bailleur de fonds sérieux n’est prêt à continuer les projets démarrés en Guinée ni à engager des négociations sur de nouveaux programmes tant qu’il n’aura pas changé sa manière de diriger la Guinée. Les risques d’instabilité créés par les pillages des magasins et des camions transportant du riz à Conakry dus à la famine qui sévit dans cette ville sont venus apporter leur part de réalisme dans la prise en compte des menaces de la communauté internationale. C’est pour faire face à ce genre de situation que le Chef de l’État nomme un Premier ministre afin d’endormir les bailleurs de fonds, gagner du temps et les amener à croire que les choses « vont changer ». Mais dès que les aides financières reprennent, il humilie le Premier ministre en le reléguant au rang de simple faire-valoir et continue son pouvoir personnel comme par le passé.

Une autre raison de rester vigilant par rapport à ces promesses d’un jour réside dans le fait que le rusé Général Lansana Conté prétend « ne pas faire de politique ». Dès qu’il s’agit de négocier avec l’opposition, il laisse agir des membres de son gouvernement tout en se réservant le droit d’ignorer les résultats de ces négociations. Cela veut tout simplement dire que tant que le chef de l’État ne se sera pas personnellement et directement impliqué dans le dialogue politique avec l’opposition, l’on n’aboutira à aucun accord réalisable. Dans son discours de clôture de la troisième convention du PUP du 13 septembre 2003, il dit : « Moi personne ne discute avec moi quand je suis président….Dialogue avec quelqu’un. Je ne sais pas comment vous appelez ça, le consensus avec quelqu’un. C’est moi que le peuple a désigné pour diriger le pays. On ne se mélange pas avec les malfaiteurs pour prendre une décision. On prend sa décision. Si moi je prends une mauvaise décision contre mon pays, c’est Dieu seul qui peut me punir, pas un homme ». Les « malfaiteurs » étant les opposants à son régime et dont les principaux dirigeants sont des Guinéens de l’extérieur qu’il traite de tous les noms d’insectes nuisibles : cancrelats, punaises, etc.

Une autre conception du Président  de la République cette fois en matière de promotion des investissements privés est aussi à lire dans ce discours du 13 septembre 2003 : « Je viens de demander deux mille mètres cubes de granit de toutes catégories à la société qui exploite le granit à Manéah, Coyah. Le bonhomme se permet de me dire qu’il faut que je paye comptant. Et j’ai dit au ministre des mines : je ne paye pas, il s’en va. Si vous entendez que je les ai chassés, ce sera pour ça. Le granit, c’est pour moi ». Il s’agit ici du discours-programme d’un président candidat à sa propre réélection en 2003 ! C’est la même personne qui disait après sa prise du pouvoir en 1984 : « Tout le monde sait dans quelle condition de pauvreté nous avons pris le pouvoir. Celui d’entre nous qui construit une villa, c’est qu’il aura volé ». Or deux mille mètre cubes de gravier, c’est l’équivalent de deux cents chargements d’un camion de dix mètres cubes , soit beaucoup plus pour la construction d’une simple villa ! Avec un tel programme, c’est l’adieu au NEPAD et aux investissements privés nationaux et étrangers.

Je souhaite bien du plaisir à l’Union européenne qui souhaite remettre une telle équipe sur le droit chemin. Rendez-vous aurait été pris pour le mois de septembre 2004. Pour notre part, le Parti DYAMA a perdu tout espoir d’une quelconque amélioration de la situation en République de Guinée sous la botte de ce régime de dictature militaire camouflé en tenue civile. En tout état de cause, le peuple de Guinée est averti. Un proverbe Malinké ne dit-il pas : « Lorsque les autres t’aident à te laver le dos, tu dois toi-même te laver le ventre ». La communauté internationale ne pourra jamais se substituer entièrement au peuple de Guinée dans sa lutte pour la démocratie, la liberté et le développement. Plus tôt nous tiendrons compte de ce fait, mieux ça vaudra pour notre pays et ses habitants.

 

 

Le 31 Juillet 2004

 

 

 

M.  M.  KABA