RÉFLEXIONS SUR LES PROBLÈMES DE DÉVELOPPEMENT DE LA RÉPUBLIQUE DE GUINÉE

 

SOMMAIRE

 

 

  1. Introduction
  2. Présentation de la République de Guinée
  3. Atouts et potentialités en matière de développement
  4. Les programmes de développement de la Guinée au cours des cinquante dernières années:
    1. 1950-1958: Le Gouverneur Roland PRÉ et les dernières années de la Guinée
    2. française

    3. 1958-1984: L’indépendance et les choix économiques du parti unique: l’économie planifiée au profit exclusif de l’État et de ses sphères dirigeantes
  1. 4.3. 1984-2000: L’économie de marché minée par la corruption et les détournements

des fonds publics

  1. Propositions pour un développement économique et socioculturel durable

6. Conclusion.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

1.INTRODUCTION

Après quarante deux années d’indépendance, la République de Guinée donne l’impression d’un pays qui s’enfonce chaque jour davantage dans la stagnation économique en ne réservant à ses citoyens les plus modestes des villes et des campagnes, soit à plus de 95 % de la population, une misère indescriptible.

Le dernier rapport mondial des Nations Unies 1999 sur l’indice du développement humain (IDH) place la Guinée parmi les PMA (pays les moins avancés) du monde. Sur un total de 174 pays, la Guinée est classée 161ème avec un IDH de 0.398. En décembre 1999, le Fonds monétaire international (FMI) a déclaré la Guinée éligible pour l’"Initiative des pays pauvres très endettés" (PPTE) dans le cadre du programme de réduction de la dette de cette catégorie de pays-mendiants.

La Guinée avait pourtant tout pour réussir: une population laborieuse, dynamique et entreprenante, des dizaines de milliers d’hectares de plaines côtières, dix fois plus de plaines le long de 1 500 cours d’eau dont au moins 1 200 ne tarissent pas toute l’année, et des ressources minières qui en font un « scandale géologique », dont plus particulièrement les 2/3 des réserves mondiales connues en bauxite pour la production de l’aluminium.

L’objet du présent dossier est de fournir une contribution à l’analyse des causes de l’ échec des politiques de développement de la République de Guinée et de la paupérisation subséquente de ses populations.

2. PRÉSENTATION DE LA RÉPUBLIQUE DE GUINÉE

Avec ses 245.857 km2, la République de Guinée se subdivise en quatre

régions naturelles qui représentent quatre éco - systèmes différents avec autant d’atouts

pour l’agriculture, l’élevage, la foresterie et le tourisme. Elle se situe entre 7° et 13° de latitude Nord et entre 7° et 17° de longitude ouest. Elle dispose d’une façade maritime de 300 km orientée sud - nord sur l’océan atlantique. Les frontières actuelles de la Guinée ont été définies par les accords franco - britanniques de 1882, 1889 et 1904, d’une part, et franco - portugaises du 12 mai 1886, d’autre part. Elle possède des frontières communes avec la Guinée - Bissau et le Sénégal au nord, le Mali et la Côte d’Ivoire à l’est, le Libéria et la Sierra Leone au sud.

Appelée par le passé « les Rivières du Sud », la Guinée est véritablement le « château d’eau » de l’Afrique de l’Ouest. Des cours d’eau d’envergure internationale comme les fleuves Gambie, Mano, Niger, Sankarani et Sénégal prennent leurs sources en Guinée ; il en est de même pour des affluents domestiques du Niger comme le Milo, le Nyandan et le Tinkisso. En outre, il existe des cours d’eau côtiers qui viennent des montagnes du Foutah Djallon (Moyenne Guinée) pour se jeter dans la mer avec d’autant plus d’énergie que les sources sont à une altitude moyenne de 1.200m et un parcours de seulement 300 km entre la source et l’embouchure. Il s’agit des fleuves Fatala (Rio Pongo), Konkouré, Kogon (Rio Nunez) et Rio Kapatchez pour ne citer que les plus importants.

Du point de vue population, la Guinée compte actuellement 7.500.000 habitants dont 40 % est âgé de moins de 15 ans. Le taux de population « jamais

scolarisée » représente 88 % de la population totale âgée de 6 ans et plus. Par ailleurs, 60% de la population est active. Parmi cette population, 87% travaille dans le secteur primaire, le tertiaire absorbe 7 % alors que le secondaire compte 6% de cette population active. On y compte 0,9 % de cadres universitaires et seulement 0,5% d’agents possédant une formation professionnelle (pyramide inversée !).

  1. ATOUTS ET POTENTIALITÉS EN MATIÈRE DE DÉVELOPPEMENT
  2. Les lignes précédentes ont donné un avant-goût des atouts et des

    potentialités de la République de Guinée. Voyons cela succinctement et par région naturelle :

    3.1. LA BASSE GUINÉE

    C’est la frange côtière qui longe l’océan atlantique sur une profondeur d’environ 150 km d’est en ouest. La capitale Conakry y est domiciliée, de même que les villes minières de Boké, Fria et Kindia, ainsi que le port minier en eau profonde de Kamsar (12.000.000 t de bauxite par an). Deux lignes de chemin de fer minier d’une longueur d’environ 150 km chacune relient les mines de bauxite de Boké et de Fria aux ports correspondants de Kamsar et de Conakry.

    Les ressources en bauxite sont largement exploitées dans cette région :

    > La Compagnie des bauxites de Boké (CBG) exporte 10 à 12.000.000.t de bauxite

    par an par le port de Kamsar ;

    > L’Office des Bauxites de Kindia exporte près de 3.000.000 t de bauxite par an par le

    le port minéralier de Conakry ;

    > La Compagnie FRIGUIA exporte 650.000 t d’alumine également par le port de

    Conakry.

    Cette région recèle d’énormes quantités de minerais de fer dans la presqu’île du Kaloum qui abrite la capitale Conakry. Ces réserves sont évaluées à près de six milliards de tones de minerais de fer. L’on se demande s’il était opportun de continuer à investir dans le développement urbain de cette ville qui était considérée avant l’indépendance comme une cité minière disposant d’un port et d’un aéroport!

    C’est en Basse Guinée que l’on trouve également de nombreux cours d’eau côtiers qui présentent d’énormes potentialités d’énergie hydroélectrique. Le seul barrage hydroélectrique de Konkouré tel que conçu dans les années 1950 par la France aurait fourni suffisamment de courant électrique à toute la sous-région ouest-africaine. Mais le « non » au referendum du Général de Gaule a fini par enterrer ce projet tout en consacrant l’indépendance de la Guinée. Il aura fallu attendre 40 ans pour que le nouveau régime réussisse à construire le barrage de Garafiri qui ne peut fournir le 1/10e des capacités du projet de Konkouré, ce pour 200 millions de dollars usa alors que le grand barrage de Konkouré devait coûter 85 millions de dollars usa en 1958!

     

    De plus, la Basse Guinée est une région propice à l’agriculture, et plus particulièrement à la riziculture dans les vastes plaines et les îles côtières tout au long des 300 km au bord de l’océan atlantique. Ici, l’on ne se plaint pas du manque d’eau. Mais l’on cherche plutôt à empêcher la remontée de l’eau de mer salée dans les casiers rizicoles à l’aide de digues à entretenir régulièrement. On peut citer dans cette rubrique les plaines de Forécariah, Dubréka, Monchon, les îles de Kabak, Kakossa, Kobah, Konébomby, Kito, Marara, Yomboya et Kouffin.

    La Basse Guinée est également la patrie de la production fruitière en Guinée : banane, ananas, mangue, orange, noix de coco, avocat et palmier nain. Il convient de signaler qu’avant l’indépendance, la Guinée se plaçait en 2e position africaine dans la production de banane avec 85.000 t en 1957.

    Au large de Conakry, les Iles de Loos représentent une richesse touristique

    incontestable avec des plages de sable fin. Il en est de même pour les plages et les anciens ports négriers de Boffa à l’embouchure du Rio Pongo (plages de Boffa-Bel Air).

    1. LA MOYENNE GUINÉE
    2. Cette région montagneuse à climat relativement tempéré représente environ

      80.000 km2, soit à peu près la superficie de la Suisse. Elle se situe à une altitude moyenne de 1 200 m et sert de source à plusieurs cours d’eau de la sous-région (Gambie, Sénégal, Tinkisso) et aux fleuves côtiers de la Guinée.

      Le Foutah Djallon – nom historique de la Moyenne Guinée – est le pays de l’élevage des bovins par excellence. Les plateaux sur les montagnes de cette région sont autant de pâturages naturels où l’on pratique l’élevage de plein air avec des possibilités de transhumance en période de saison sèche vers les plaines de Basse Guinée. Le Foutah Djallon possède l’une des rares races bovines d’Afrique qui résiste à la mouche tsé-tsé: la race N’Dama. Une race qui est très recherchée dans les projets de développement de l’élevage des bovins dans d’autres pays du Continent. La production laitière y est développée, mais à un stade purement artisanal.

      L’agriculture vivrière est aussi l’un des atouts de la Moyenne Guinée : pomme de terre, tomate, oignon, aubergine, piment, miel et agrumes. Avant l’indépendance, cette région exportait de l’essence d’orange pour la production de parfums en France.

      L’artisanat y est pratiqué par des professionnels qualifiés: travail du cuir, poterie et impression de pagnes à l’indigo par des femmes qui s’inspirent d’une tradition centenaire dans ce domaine. Le tourisme y est également un secteur d’avenir.

      La Moyenne Guinée recèle enfin des richesses minières considérables : la région de Tougué possède d’énormes gisements de bauxite inexploités, celle de Labé abrite des montagnes d’ardoise, alors que la région de Mali regorge de calcaire propre à la production du ciment. L’énergie électrique est potentiellement disponible sur les cours

       

       

      d’eau qui dévalent de ces montagnes pour se jeter 1.200 m plus bas dans l’océan atlantique.

    3. LA HAUTE GUINÉE
    4. Avec une altitude moyenne de 700 m et couvrant 40 % du territoire national,

      la Haute Guinée est de climat soudanien sec dans une savane herbeuse à couvert végétal clairsemé. Elle est traversée par de grands cours d’eaux africains comme le Sénégal et le Niger dont les nombreux affluents que sont le Milo, le Nyandan, le Sankarani et le Tinkisso

      fournissent des centaines de milliers d’hectares de plaines cultivables. Les activités principales de cette région sont l’agriculture, l’élevage, la pêche, la chasse, le commerce et l’extraction minière de l’or et du diamant.

      Il suffit de parcourir les routes longeant les berges du fleuve Niger pour constater que la Haute Guinée pourrait servir de grenier à riz de toute l’Afrique de l’Ouest, si toutefois une politique conséquente de développement agricole était mise en place dans le cadre des programmes de coopération Nord-Sud. On y cultive aussi bien des céréales comme des tubercules, mais aussi des fruits et légumes de toutes sortes, sans oublier les produits de la cueillette. Les céréales sont : le riz, le mil, le fonio, le maïs, le sorgho et le millet. Les tubercules sont le manioc, la patate douce, l’arachide, l’igname, et le gingembre pour ne citer que les principaux produits. Les fruits que l’on y rencontre soit dans des plantations ou à l’état naturel (cueillette) sont : la mangue, l’orange, l’anacarde, le tamarin, le néré, le carité, la goyave et de nombreuses plantes médicinales dont le kinkéliba contre le paludisme. Pour l’exportation, la Haute Guinée produit le coton et les fibres de kenaf (sacs de jute). Le soja y a connu un début de culture mais sans lendemain.

      Le Bouré est une sous-région de la Haute Guinée dans la préfecture de Siguiri où l’exploitation de l’or est pratiquée depuis les temps les plus reculés. En 1324 déjà, le très célèbre voyage à la Mecque de l’Empereur du Mali, Kankan-Moussa, a été pour celui-ci l’occasion de distribuer au Caire en Égypte une telle quantité d’or que le cours de ce métal précieux y est tombé des années entières. Pendant la guerre 1939-1945, l’or du Bouré a très largement contribué à « l’effort de guerre » en faveur de la métropole occupée. Aujourd’hui, c’est la multinationale « Ashanti Goldfields » qui exploite l’or de Siguiri. Dans la préfecture de Kérouané, c’est le diamant qui est exploité par une multinationale « Aredor » et des exploitants privés locaux et africains. Le Mont Simandou entre Kérouané et Beyla contient environ deux milliards de tonnes de minerai de fer non encore exploités.

      La préfecture de Dabola qui dispose d’un barrage sur le Tinkisso détient d’énormes ressources en bauxite, en or et en marbre. L’on est ici au centre géographique de la Guinée avec une ligne de chemin de fer de 661 km à l’abandon.

      Il faut également noter que les nombreux cours d’eau qui sillonnent la Haute Guinée sont autant de réserves d’énergie hydroélectrique. Le projet du barrage de Fomi sur le Nyandan est l’une des illustrations concrètes de ces potentialités. Avec au moins 240 jours d’ensoleillement par an, cette région pourrait également profiter de l’énergie solaire qui est une source d’énergie renouvelable à l’infini.

      Sur le plan historique, la Haute Guinée compte plus d’un millénaire d’exercice du pouvoir d’État depuis les empires du Ghana, du Sosso, du Mali et du

      Wassulu. Non loin de Siguiri se trouve la ville médiévale de Niani, la capitale de l’empire du Mali. C’est ici aussi que l’on trouve les puissantes confréries des chasseurs (maîtres de

      la nature) et des griots qui sont traditionnellement des diplomates-nés et les détenteurs de la mémoire collective du Mandingue.

    5. LA GUINÉE FORESTIÈRE

Comme son nom l’indique, la Guinée Forestière est une région de grande

forêt primaire. Elle est située au sud-est de la Guinée et fait frontière avec la Côte d’Ivoire, le Libéria et la Sierra Leone. Ici, il pleut près de huit mois sur douze avec une pluviométrie de 3.000 à 4.000 mm d’eau par an dans une région montagneuse dont l’altitude la plus élevée culmine à 1.763 m dans le Mont Nimba. Cette chaîne de montagnes contient un milliard de tonnes de minerais de fer à plus de 65 % de pureté. Elle dispose d’un micro-climat qui entretient une espèce unique au monde de crapauds vivipares. La zone est classée « patrimoine de l’humanité » par l’UNESCO.

La Guinée Forestière est, par excellence, la région des cultures de rente pour l’exportation telles que le café, le cacao, le thé, le quinquina, le palmier à huile, la canne à sucre et l’hévéa. C’est aussi une zone de production de nombreux produits vivriers comme le riz, la banane plantain et les fruits et légumes cités plus haut à l’exception du carité, du tamarin et du néré. La ville de Gueckédou s’est, depuis l’indépendance, illustrée comme le poumon des échanges économiques de la Guinée avec les pays voisins. Le riz précoce très sucré subit ici un traitement qui rend les grains de riz séchés comestibles à l’état brut. C’est le « dogbo » du pays Kissi, expert en riziculture.

La préfecture de Beyla pratique l’élevage des` bovins à grande échelle. Cette sous-région de la Guinée forestière peut tenir tête à n’importe quelle préfecture du Foutah Djallon en matière d’élevage.

L’exploitation anarchique des ressources forestières de cette région (bois tropicaux) représente un danger réel pour la destruction et plus tard la disparition de cette forêt, qui constitue le « poumon vert » de la sous-région.

Les nombreux cours d’eau de cette région sont autant de potentialités en énergie hydroélectrique. On y compte la Makona, la Loffa, la Mano River, le Diani et le Cavally dans lequel on aurait déversé une grande partie des réserves d’or de l’Almamy Samory Touré à la fin de son règne. Le diamant est exploité dans le triangle Beyla – Kissidougou – Macenta.

Après avoir évoqué très succinctement les potentialités de développement des quatre régions naturelles de la République de Guinée, il ne serait pas superflu de considérer d’autres facteurs qui ont eu une influence certaine sur les possibilités de développement de ce pays.

 

 

 

3.5. AUTRES ATOUTS EN FAVEUR DU DÉVELOPPEMENT DE LA GUINÉE

      1. LES CONDITIONS D’OBTENTION DE L’INDÉPENDANCE DE LA GUINÉE
      2. Malgré les difficultés inhérentes à l’interprétation de phénomènes politico-historiques dont on ne tient pas toutes les données, il me semble indispensable de voir en quoi les conditions d’obtention de l’indépendance de la Guinée ont favorisé ou nui au développement de ce pays.

        Les circonstances sont connues : le référendum du 28 septembre 1958 organisé par le Général de Gaulle pour mettre fin à la quatrième République et créer la Communauté Française entre la métropole et ses colonies. Une clause de ce référendum prévoyait que toute colonie qui voterait majoritairement contre la nouvelle constitution accèderait immédiatement à l’indépendance avec la possibilité d’aménager des accords de collaboration avec la Communauté. La Guinée vota « non » à plus de 80% et demanda à la France de lui aménager des accords de coopération qui lui furent refusés pour « punir » le mauvais exemple. Ce fut le début d’un embargo non déclaré et d’une guerre psychologique qui se traduisait en Guinée par des « complots permanents » qui emportèrent de nombreux cadres guinéens de valeur, civils comme militaires et originaires de toutes les ethnies et familles de Guinée.

        Il faut reconnaître que cette « indépendance immédiate et totale » permettait à la Guinée de faire « table rase » du passé et de s’engager sur une voie de développement dont elle seule avait la maîtrise : de nombreux cadres africains originaires d’autres pays vinrent se mettre à la disposition de ce nouvel État, des bourses d’études ont été obtenues de tous les pays du monde occidental et pro-soviétique et des accords de coopération ont été signés avec les États Unis d’Amérique et l’Allemagne Fédérale, tout comme il y en a eu avec l’Union soviétique et ses voisins de l’Est, la Chine, Cuba et les pays arabes et musulmans. La Guinée fut admise comme membre de l’ONU, du FMI et de la Banque mondiale. Elle créa sa propre monnaie en 1960. La gauche française qui n’était pas encore au pouvoir a également participé à ce concert de solidarité en faveur de la Guinée.

      3. L’EXPLOITATION DES RIVALITÉS EST-OUEST

Plus que n’importe quel autre pays d’Afrique Noire, la République de Guinée a pleinement profité de la « guerre froide » pour s’imposer comme pays incontournable dans la lutte des pays colonisés d’Afrique pour leur indépendance. Elle avait un leader qui était écouté et consulté sur la scène internationale, le Président Sékou Touré. Elle disposait d’une diplomatie active et compétente. La Guinée de cette époque pouvait obtenir du monde arabe et surtout de l’Arabie Saoudite toute l’aide financière voulue. C’est la Guinée qui a reverdi toutes les places publiques et religieuses de la Mecque et alentours avec des plantes et des experts venus de Guinée. Les dirigeants de la Guinée de cette époque ont-ils eu la volonté de transformer ces courants de sympathie et de solidarité agissante en

programmes de développement économique concrets au profit du peuple de Guinée ? C’est le bilan à dresser dans le chapitre suivant qui permettra de répondre à cette question.

 

 

4. LES PROGRAMMES DE DÉVELOPPEMENT DE LA GUINÉE AU COURS DES

CINQUANTE DERNIÈRES ANNÉES

Afin de dresser un bilan économique objectif des quarante deux années d’indépendance de la Guinée, il faut considérer la décennie de la période coloniale qui a immédiatement précédé l’acquisition de la souveraineté nationale et internationale. Et plus particulièrement le programme de développement qui a été élaboré par le Gouverneur Roland PRÉ qui a dirigé la Guinée au début des années cinquante.

4.1. 1950-1958 : LE GOUVERNEUR ROLAND PRÉ ET LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA GUINÉE FRANÇAISE

Gouverneur de la Guinée de janvier 1948 à janvier 1951, Roland PRÉ fit

œuvre utile en éditant à Conakry un ouvrage intitulé « L’avenir de la Guinée française ». Dans cet ouvrage qui reste d’actualité en ce qui concerne les programmes de développement agricole, minier, énergétique et métallurgique de la Guinée, l’auteur qui connaissait très bien son sujet et manifestait un véritable engagement pour les projets qu’il décrivait a proposé un schéma de développement prenant en compte toutes les potentialités qu’offrait la Guinée. Il préconisait entre autres : 

Les cinq autres gouverneurs qui lui ont succédé ont probablement tenu compte de ces projets puisqu’au moment où la Guinée accédait à l’indépendance sept

années plus tard, le projet de Fria prévoyant la transformation sur place de la bauxite en alumine avait démarré, les études du grand barrage de Konkouré étaient terminées et les travaux devaient commencer pour un coût total de 85.000.000.- USD. Sur le plan agricole, la mise en valeur des plaines de Kobah, des Iles Kaback avait pris son envol et la production fruitière était exemplaire en Guinée. De grands travaux avaient démarré dans le secteur du développement urbain avec la construction de l’échangeur de Tombo, du stade « Ramadier » devenu après l’indépendance « stade du 28 septembre » celle des immeubles de l’Urbaine et la Seine, de la tour de la Paternelle et des deux tours jumelles de Boulbinet. On doit noter aussi au cours de cette période la construction des établissements scolaires du secondaire dans la vaste plaine de Donka. La ligne de chemin de fer Conakry-Niger longue de 661 km fonctionnait régulièrement tant pour les passagers que pour les marchandises. Le train de banlieue surnommé « Tanka » rendait un service appréciable aux usagers. Sur toute la ligne, les locomotives de type BB avaient remplacé celles qui marchaient encore en 1953 au charbon. Bien que les grands axes routiers n’aient pas été bitumés, des brigades d’entretien routier rendaient ces voies de communication terrestre praticables la plupart du temps. Bref , le développement de la Guinée aurait suivi son cours si toutefois deux hommes de caractère ne s’étaient pas rencontré un certain 25 août 1958 à Conakry, le Général de Gaule en campagne pour son référendum du 28 septembre 1958 et Sékou Touré, Vice-Président du Conseil de gouvernement à Conakry , député de la Guinée à l’Assemblée nationale française à Paris et Secrétaire général du PDG-RDA.

4.2. 1958-1984 : L’INDÉPENDANCE ET LES CHOIX ÉCONOMIQUES DU PARTI UNIQUE : L’ÉCONOMIE PLANIFIÉE AU PROFIT EXCLUSIF DE L’ÉTAT ET DE SES SPHÈRES DIRIGEANTES

Au moment où la Guinée proclamait son indépendance le 2 octobre 1958, ses dirigeants n’ignoraient rien de tous les projets dont la réalisation était prévue quelques mois auparavant. Jusqu’à cette date, la Guinée était représentée à l’Assemblée Nationale française – le Palais Bourbon - par trois députés, à savoir Diawadou BARRY (PRA), Saïfoulaye DIALLO (PDG-RDA) et Sékou Touré (PDG-RDA). La Guinée était également représentée au Grand Conseil de l’AOF à Dakar, un parlement fédéral au sein duquel siégeaient des députés fédéraux des huit territoires de l’ex-AOF. La Guinée avait, enfin, une assemblée territoriale de 60 députés dont 57 appartenaient au PDG-RDA.

Ce rappel historique permet de constater que l’indépendance n’était pas descendue du ciel, qu’il existait des institutions même coloniales qui fonctionnaient régulièrement, un multipartisme qui assurait l’alternance et des projets de développement viables. Mais les conditions d’obtention de l’indépendance nationale ayant contribué à une rupture complète des liens avec l’ancienne métropole (retrait immédiat des fonctionnaires français, annulation de tous les projets financés par la France et emballage de tous les documents et archives importants), il fallait que le nouvel Etat cherche des partenaires ailleurs.

C’est ainsi que la République de Guinée, les rivalités Est-Ouest aidant, a engagé des relations de coopération économique tous azimuts et plus solidement en faveur de la Chine, de l’Union soviétique et des autres pays appartenant à ce bloc. Pour mieux maîtriser la gestion de son développement économique et financier, elle a créé sa propre monnaie le 1er mars 1960. Un plan triennal vit le jour, suivi par des plans quinquennaux et septennaux. Ce fut le règne du « Parti-Etat » qui ne laissait aucune place à l’initiative privée. Tout partait du et revenait au parti-état. Au centre de cette toile d’araignée tissée sur l’ensemble du territoire national, un « Responsable suprême de la révolution » dont la seule volonté avait force de loi. Pendant 26 années, la Guinée a vécu recroquevillée sur elle-même, ses frontières hermétiquement fermées. Une tentative de changer le régime par la force, orchestrée par des opposants résidant à l’étranger et leurs alliés portugais le 22 novembre 1970 est venue aggraver une situation sécuritaire alarmante. La lutte contre le « complot permanent » prit le dessus sur les programmes de développement. Les décisions économiques qui découlaient de ce choix politique ont abouti à une étatisation à outrance des activités dans tous les domaines :

 

Les résultats de cette politique économique après 26 années d’indépendance ont été catastrophiques :

sportifs et groupes d’artistes) ; les autres étaient des « aventuriers » qui passaient par les frontières à leurs risques et périls ;

Ainsi, le géant politique et diplomatique qu’était devenue la Guinée indépendante s’est transformé en un nain économique incapable de mobiliser les ressources humaines disponibles et les énormes potentialités qui destinaient ce pays à un avenir radieux.

    1. 1984-2000 : L’ÉCONOMIE DE MARCHÉ MINÉE PAR LA CORRUPTION ET LES DÉTOURNEMENTS DE FONDS PUBLICS

De 1984 à nos jours, la République de Guinée a connu un régime militaire d’exception d’avril 1984 à janvier 1994, et un régime de démocratie pluraliste balbutiante de 1994 à nos jours.

 

 

 

4.3.1. AVRIL 1984-JANVIER 1994 : BILAN ÉCONOMIQUE DU RÉGIME

D’EXCEPTION DU « COMITÉ MILITAIRE DE REDRESSEMENT

NATIONAL » - CMRN

Au cours de cette période, la Guinée a été dirigée par une junte militaire qui s’était emparée du pouvoir tout juste une semaine après la mort du « Responsable suprême de la révolution », suite aux dissensions qui n’ont pas permis à la direction du Parti-État de lui trouver un successeur. Compte tenu du bilan économique présenté ci-

dessus et que j’ai pu dresser grâce à une mission volontaire organisée en octobre 1984 par quatre cadres guinéens résidant en Côte d’Ivoire sur la base d’une initiative personnelle, et sous la direction de deux hauts fonctionnaires venant du ministère du Plan

et du ministère des Affaires économiques, il va sans dire que la tâche était ardue. Les nouveaux dirigeants n’avaient qu’un constat à signaler : « Tout est prioritaire !». Je suppose que, dépassée par l’ampleur de l’effort à fournir pour « redresser » la situation et convaincue que cette équipe « ne pouvait pas résoudre les problèmes du pays » comme me le disait encore en 1985 un membre du gouvernement et du CMRN, la nouvelle classe dirigeante a probablement décidé de tirer son épingle du jeu, étant entendu que nul ne pouvait savoir combien de temps cette « affaire » allait durer. Les conséquences de cette attitude sont patentes et c’est le plus grand tort que le régime du CMRN a causé à la Guinée :

Avec des tares d’une telle gravité, le régime du CMRN était incapable de

lancer des programmes de développement cohérents avec le souci d’un développement équilibré des quatre régions naturelles du pays. Ses premiers pas l’ont conduit sous les fourches caudines du FMI et de la Banque mondiale.

Les négociations avec les organismes de Bretton Woods ont abouti à de nombreuses et très profondes réformes d’ordre macro-économique et financière à travers un programme d’ajustement structurel (PAS) pour la période 1984-1993. Un véritable traitement de choc fut administré à la Guinée sous le couvert d’un « programme de réformes économiques et financières » (PREF). Sans mesures d’accompagnement efficaces pour en atténuer les effets sociaux, ce PREF eut des conséquences désastreuses sur la valeur de la monnaie, la disparition de l’épargne nationale de toute une génération, l’emploi, les prix des denrées de première nécessité et le patrimoine industriel :

Un programme d’ajustement structurel entraînant un autre, le PREF I fut suivi

pour la période de 1988-1991 par une « facilité d’ajustement structurel » (FAS) ou PREF II auquel succédera la « facilité d’ajustement structurel renforcé » (FASR) pour la période de 1991-1994.

Tous ces PREF I, PREF II, FAS et FASR avaient pour objectifs le

renforcement des réformes exigées par le FMI et la Banque mondiale dans le sens d’un désengagement de l’État des structures de production et de distribution, d’un meilleur contrôle des circuits économiques et financiers, d’une meilleure maîtrise des dépenses publiques et d’une libéralisation tous azimuts. L’exécutif guinéen était soumis à des obligations de résultats qui conditionnaient le décaissement des sommes promises au titre des prêts et crédits de source étrangère.

Il faut reconnaître que cette cure d’amaigrissement de l’État guinéen ne pouvait être

menée en un temps si court et sans révolte des populations que par un régime d’exception. La veille des élections présidentielles de décembre 1993, ce train de mesures draconiennes avait abouti aux résultats suivants :

3 milliards de dollars usa ;

Ces succès d’ordre macro-économique ont été obtenus au prix d’une

paupérisation sans précédent des populations guinéennes. La corruption et les détournements des deniers publics étant devenus le sport national le plus pratiqué sans aucun danger pour ceux qui s’y adonnent à cœur-joie , toutes les mesures qui ont finalement été envisagées pour tenir compte de la dimension sociale de l’ajustement structurel ont échoué à l’image du BARAF qui devait financer la reconversion des « déflatés » de la fonction publique.

      1. JANVIER 1994 – AN 2000

Les premières élections pluralistes de décembre 1993 ont mis fin au régime militaire d’exception sans qu’au fond, aucun changement notable ne soit venu mettre fin aux mauvaises habitudes signalées plus haut : le budget national qui était présenté au FMI et la Banque mondiale n’était pas respecté. Ces deux organismes étaient régulièrement confrontés au non-respect des conditionnalités qui accompagnaient les différents accords entre eux et le gouvernement guinéen. Sur le plan international, la Guinée était classée comme « pays à très haut risque », ce qui veut dire qu’aucun investisseur sérieux ne pouvait jouir de l’appui de son gouvernement pour venir investir en Guinée. Quant à la haute fonction publique, elle n’avait aucun besoin de s’améliorer. Pour elle,  c’est le monde extérieur qui doit s’adapter à la Guinée, la Guinée n’a pas besoin de s’adapter au monde extérieur.

Un nouvel accord fut signé avec le FMI au titre des « facilités d’ajustement structurel renforcé » (FASR) pour la période allant de juillet 1994 à juin 1995 et un crédit d’ajustement sectoriel financier (CASFI) fut signé avec la Banque mondiale. Cette période devrait être prorogée jusqu’en 1997. Les objectifs restaient les mêmes. Le suivi du PAS fut confié à un « Comité de coordination au plan économique et financier » (CCEF). Il comprenait six ministres et le Gouverneur de la Banque Centrale. L’on procéda dans la foulée à la nomination d’un Premier Ministre qui fut rapidement remercié pour des raisons inconnues du commun des mortels. Depuis le départ de ce Premier Ministre, la situation du pays s’est dégradée à tel point qu’aujourd’hui, nul ne sait où va la Guinée , quand elle arrivera à bon port et dans quelles conditions. Une nouvelle équipe gouvernementale est à l’œuvre. Mais les réalités sont là, têtues :

tout aussi bien produire localement ;

presque nulles : malgré la cure d’amaigrissement ordonnée par le FMI et la Banque mondiale, la haute administration guinéenne reste - à quelques rares exceptions près - ce qu’elle est : inefficace et corrompue ;

Nous pouvions continuer ces critiques à l’infini, mais il faut s’arrêter pour dire tout de même ce qu’il faudrait faire pour que ce pays connaisse autre chose que l’insécurité, l’ignorance, la maladie et la misère. L’étude que ma société a lancée sur « Aspects et

visages de la pauvreté en Guinée » illustre mieux que tous discours l’état de déchéance des populations pauvres de Guinée.

 

  1. PROPOSITIONS POUR UN DÉVELOPPEMENT ÉCONOMIQUE ET SOCIOCULTUREL DURABLE

Le développement n’est pas un alignement de données statistiques macro-économiques, ni une simple question d’argent. Lorsqu’un pays est mal géré ou que les décideurs ne savent pas quelles priorités adopter, vous pouvez déverser sur ce pays des pluies de milliards de dollars usa, vous ne ferez qu’enrichir les « paradis fiscaux » et certaines banques suisses. Il en est de même pour une administration inefficace et corrompue.

L’ajustement structurel ne peut pas, lui non plus servir de politique de développement économique. Comme son nom l’indique, son rôle est d’ajuster ce qui s’écarte des normes sur le plan macro-économique : la monnaie nationale, l’encours des dettes intérieure et extérieure, les charges de fonctionnement de l’État ou son train de vie, les recettes douanières et fiscales, bref, sa capacité de couvrir par ses propres moyens toutes les charges qui lui incombent. Un pays sous « P.A.S. » ne doit pas s’arrêter de concevoir sa politique de développement au profit des populations et des opérateurs économiques nationaux (locaux). Ceci dit, je crois identifier un certain nombre de secteurs qui me semblent prioritaires pour la République de Guinée. Ce sont :

La présente étude se limitera aux propositions relatives à l’État de droit et à l’agriculture qui me semblent revêtir un degré de priorité encore plus pressant pour le développement de la République de Guinée.

 

    1. RESTAURATION DE L’ÉTAT DE DROIT

L’histoire mouvementée et déroutante de la République de Guinée des cinquante dernières années pour ne pas aller plus loin dans le passé, représente un passif difficile à maîtriser pour celui qui veut placer ce pays sur les rails du développement durable. On ne peut actuellement rien entreprendre de positif dans ce pays si l’on ne se donne pas pour priorité absolue la restauration de l’État de droit. Le terme de « restauration » est malpropre dans la mesure où la Guinée n’a jamais connu l’État de droit. Il faut donc veiller à l’établir et à le rendre fonctionnel.

Les lois organiques tendant à garantir l’État de droit avec notamment une loi fondamentale et un code électoral ont été adoptées fin 1991 par référendum. Une Cour suprême et un Conseil économique et social ont été mis en place. Entre-temps, deux élections présidentielles, une élection législative et deux élections communales ont été organisées par le pouvoir en place. Leurs résultats ont toujours été contestés par l’opposition qui représente au moins la moitié de l’électorat sans que cet état de fait ne se reflète dans la représentation des élus de la nation. Pour les élections communales qui viennent de se dérouler le dimanche 25 juin 2000 par exemple, le gouvernement n’a pas pu donner la moindre tendance des résultats quatre jours après le scrutin. On vient de dénombrer quatre morts dans les manifestations des militants de l’opposition qui réclament la publication des résultats. C’est que les habitudes prises en 26 années de « Parti-État » ont la vie dure. Toutes les pressions nationales et internationales devraient être engagées afin que cette situation ne s’éternise pas. Pour que la mise en place des institutions républicaines et l’adoption des lois organiques ne soient pas de la poudre aux yeux des bailleurs de fonds internationaux, d’une part, et que le peuple de Guinée soit enfin le principal acteur de son propre devenir, d’autre part, il faudrait :

C’est l’ensemble de ces mesures de transparence et de moralisation de la vie publique que l’on appelle la « bonne gouvernance ». Elle est désormais exigée par la communauté internationale. Tant que ces conditions ne seront pas réunies, il ne servira à rien de jeter de l’argent dans un tonneau sans fond. Et la République de Guinée sera alors classée par la communauté financière internationale comme « pays à très haut risque ».

5.2. L’AGRICULTURE, L’ÉLEVAGE, LA PÊCHE ET L’ENVIRONNEMENT

5.2.1. Place de l’agriculture dans l’économie nationale

Après l’État de droit, je crois que l’agriculture devrait être le secteur prioritaire par excellence. Ceci, pour les raisons évidentes suivantes :

5.2.2. Performances de l’agriculture guinéenne

Les régimes qui se sont succédés depuis l’indépendance ont englouti des sommes énormes dans l’agriculture, y compris la pêche et l’élevage sans résultats probants. Les zones rurales guinéennes n’ont pas connu les changements et le progrès social que

l’indépendance était sensée leur apporter. Aujourd’hui, le paysan guinéen est abandonné à son sort : pas de crédit bancaire, très peu d’assistance de la part du gouvernement et

aucun effort de modernisation dans les méthodes et les moyens de production. La principale conséquence de cette situation est l’exode rural qui amène les jeunes paysans à fuir les campagnes et venir grossir les rangs du « lumpen prolétariat » des villes et cités secondaires. L’action des ONG étrangères dans ce secteur est négligeable, comme l’atteste une enquête de la Banque mondiale sur la pauvreté dont « Le Monde » du 30/03/2000 s’est fait l’écho. Elle se limite généralement à la construction de petites unités hospitalières et scolaires, à des actions de vaccination et de sensibilisation des femmes du monde rural aux dangers de l’excision, etc. Ceci représente un ensemble d’activités que des entreprises et ONG locales peuvent réaliser sans aucune difficulté. Mais la crédibilité va du côté de celui qui amène les moyens financiers.

Jusqu’à ce jour, les institutions de financement du développement comme la Banque mondiale, le FED, la Banque africaine de développement (BAD), le Système des Nations Unies (PNUD, FAO, FENU) et le FIDA pour ne citer que les plus importantes et les plus actives en Guinée, sans oublier la coopération bilatérale (France, Allemagne, Canada, Italie, Arabie Saoudite, Koweït, Japon, etc.), coopèrent avec la Guinée dans le domaine de l’agriculture sur la base de la « lettre de politique de développement agricole » de la Guinée (LDPA). Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’agriculture guinéenne est passée d’une place enviable dans la sous-région avant l’indépendance à celle d’un bon dernier par rapport aux pays voisins disposant d’atouts similaires :

sont : le néré, le carité, la goyave et de nombreuses plantes médicinales qui mérient d’être traités dans des plantations avec tous les soins requis en développant des espèces à croissance rapide.

5.2.3. La commercialisation des produits agricoles

Il se pose au secteur de l’agriculture d’énormes problèmes de commercialisation :

5.2.4. Propositions pour la promotion du secteur privé

Sans entrer dans le détail des objectifs de la LDPA du gouvernement guinéen, je voudrais lancer ici une proposition pour le secteur privé qui peut apparaître irréaliste aux yeux de certains, pour ne pas dire plus. Il s’agit de la création d’un partenariat entre des paysans guinéens consentants et des paysans européens volontaires qui s’associeraient pour mettre en commun et selon des modalités juridiques à déterminer l’outil de travail, la main d’œuvre et le savoir-faire. Les résultats seraient partagés selon des modalités à fixer d’un commun accord. Afin d’éliminer toute critique sur la promotion d’un néo-colonialisme rampant, les paysans guinéens resteraient toujours propriétaires de leurs terres. Selon les régions concernées, le partenariat pourra s’exercer aussi bien sur l’élevage, les cultures vivrières que sur les cultures d’exportation. Il convient de rappeler à ce titre que l’Union européenne dépense des milliards d’euro pour stocker les surplus agricoles et payer des montants compensatoires énormes pour que les paysans européens n’utilisent pas à fond leurs capacités de production. Voir à ce sujet l’ouvrage d’André Pochon¹. Au cours de nombreux voyages à travers la Guinée, j’ai soumis cette proposition à de nombreux paysans qui ont applaudi une telle éventualité.

Ce serait aussi l’occasion d’introduire en Guinée des méthodes de culture et d’élevage respectueuses des équilibres écologiques et qui constituent le fondement d’une agriculture durable.

5.2.5. Perspectives d’avenir de l’agriculture guinéenne

Avant l’indépendance en 1958, la Guinée était autosuffisante et exportatrice du riz qui est entre-temps devenu le produit d’alimentation par excellence des 7,5 millions de personnes qui peuplent ce pays. Malgré tous les programmes qui ont été lancés et toutes les conférences nationales qui ont été organisées pour la promotion de la culture du riz sous l’ancien régime et les projets qui ont été lancés par le pouvoir actuel, la Guinée ne semble pas pouvoir satisfaire ses propres besoins en une denrée alimentaire qui devrait désormais être classée "produit national stratégique" au même titre que le diamant, l’or, la bauxite et le minerai de fer.

En matière de développement économique, il n’est pas inutile de se fixer des objectifs sectoriels en se référant aux performances obtenues dans le secteur concerné par des pays voisins disposant de potentiels comparables. C’est en cherchant à dépasser le Ghana des années 1960 que la Côte d’Ivoire est devenue le premier producteur mondial de cacao et le premier producteur africain de café. C’est aussi à partir de rejets importés de Guinée que ce pays voisin a de loin dépassé la Guinée dans la production de la banane. Aujourd’hui, c’est de Bamako que la Haute Guinée reçoit des agrumes et des bananes alors que les zones fertiles du sud du Mali correspondent aux zones "arides" de la Guinée qui ne manque ni d’eau, ni de plaines cultivables, ni de bras valides.

Les décideurs guinéens doivent arrêter de considérer ce pays comme vivant sur une autre planète que ses voisins et arrêter de voir dans les "guinéens de l’extérieur" des "aventuriers" qui ne peuvent rien apporter de positif à ce pays. Tant qu’ils refuseront de profiter de l’expérience acquise par ceux-ci à l’étranger, donc tant qu’ils refuseront de les associer de manière durable à la gestion de ce pays et non pour résoudre des problèmes ponctuels et immédiats, ils devront endosser l’entière responsabilité du retard inexplicable qui s’accumule au fil des ans. Le principal critère de succès d’un régime devrait être, après l’État de droit, sa capacité à nourrir ses populations avec sa propre production et à donner un emploi à tous ceux qui sont en âge de travailler. Force est de constater qu’à ce jour, aucun de ces trois critères n’est entièrement satisfait après 42 années d’indépendance.

Après ce constat, l’on devrait alors fixer à l’agriculture guinéenne un certain nombre d’objectifs dans un délai de 15 ans, c’est-à-dire à l’horizon 2015:

a). Dans le domaine de la production vivrière:

 

 

b). Dans le domaine des cultures d’exportation

c) Objectifs macro-économiques du secteur agricole à l’horizon 2015

Nous avons vu plus haut qu’en 1958, le secteur agricole employait 85 % de la population active, fournissait 65 % du PIB (produit intérieur brut) et 60 % des recettes d’exportation, c’est-à-dire des apports de devises étrangères. 28 années après l’indépendance, ce secteur ne représentait plus que 30 % du PIB et seulement 3,5 % des recettes d’exportation alors que le secteur minier livrait 20 % du PIB, 90 % du volume des exportations et 50 à 60 % des recettes fiscales du pays. Lorsqu’on apprend en outre que le secteur minier n’emploie pour cette performance que moins de 10.000 salariés, l’on comprend tout le danger qui réside dans la dépendance par rapport à un secteur qui est dominé par les sociétés multinationales du monde industrialisé: bauxite, diamant et or.

Pour atténuer les effets de cette dépendance par rapport à un secteur qui fonctionne généralement comme "un état dans l’état", la Guinée devra fixer à son secteur primaire (agriculture, élevage, pêche et foresterie) à l’horizon 2015 les objectifs suivants:

Il ne suffit pas de fixer des objectifs à atteindre à un secteur aussi vital que l’agriculture, il faut aussi définir les moyens organisationnels, techniques et financiers à mettre en place pour assurer une chance de réussite au programme envisagé.

5.2.6. Mesures d’accompagnement

Ces mesures d’accompagnement concernent tous les secteurs et toutes les actions qui ont une influence directe ou indirecte sur le développement du secteur agricole: la formation des ressources humaines, la décentralisation administrative, les infrastructures de transport, l’énergie et les télécommunications rurales, l’habitat rural et ses équipements, les moyens de financement des actions à entreprendre et la politique du crédit en dehors des banques commerciales locales. Ces mesures d’ordre interne doivent être complétées par des efforts dans la recherche de marchés extérieurs et la garantie des moyens de transport aérien et maritime pour l’approvisionnement des clients à l’étranger. Pour n’avoir pas accordé suffisamment d’importance à l’évacuation des produits dans les délais convenables, bon nombre d’exportateurs guinéens ont perdu des cargaisons entières au port ou à l’aéroport de Conakry. Chacun de ces facteurs exerce donc une influence déterminante sur la réussite des projets et programmes à réaliser.

a). La formation

b). La décentralisation administrative

Des efforts louables ont été fournis récemment sur le terrain de la décentralisation administrative et le gouvernement vient de lancer, entre autres, sur 12 ans, le projet du PACV (projet d’appui aux communautés villageoises) cofinancé par la Banque Mondiale, le FIDA et d’autres organismes bi- et multilatéraux de financement du développement. Afin que ces projets et leurs différents volets profitent de manière équitable aux villages des quatre régions naturelles du pays, il faudra veiller aux conditions suivantes:

participent effectivement à la définition des actions prioritaires à réaliser sur leur territoire;

c). Les infrastructures de transport (pistes rurales)

d). Énergie et télécommunications

La République de Guinée est connue comme le pays d’Afrique qui possède le plus grand déficit en matière d’alimentation électrique des villes et des campagnes et ce, malgré un potentiel hydroélectrique qui dépasse l’imagination. Si nous voulons enregistrer les résultats qui sont attendus par cette étude, les pouvoirs publics devront accorder à l‘alimentation électrique et à la téléphonie rurale toute l’attention requise. Pour cela, il faudra:

e). L’habitat rural et ses équipements

Le meilleur moyen de combattre l’exode rural, le surpeuplement des villes et le développement de la délinquance juvénile, donc de l’insécurité qui en découle, est de moderniser l’habitat rural de telle sorte que les jeunes issus de ce milieu n’éprouvent pas le besoin d’aller chercher en ville ce qu’ils possèdent déjà dans leurs villages et dans des conditions plus humaines: une formation qui leur donne un emploi rémunérateur, du courant électrique et de l’eau potable, des possibilités de meubler leur temps libre avec des activités sportives et socioculturelles saines et des soins de santé primaires performantes.

f). Financement des investissements et politique du crédit agricole

Depuis la privatisation du système bancaire en République de Guinée, les opérateurs économiques du secteur primaire (planteurs, paysans et autres promoteurs dans le monde rural) ont été abandonnés à leur sort. Nulle part au monde, on ne peut développer l’agriculture et les agro-industries avec des prêts bancaires dont le taux d’intérêt tourne autour de 30 % l’an. En outre, les paysans sont soumis à l’impôt minimum forfaitaire par tête d’habitant qui est, depuis une nouvelle loi votée par l’Assemblée nationale, destinée à alimenter les caisses des CRD. Comme si le budget national ne pouvait pas prendre en charge les 14 milliards de francs guinéens que représente cet "impôt per capita" de triste mémoire. Pour un budget national qui frôle le milliard de francs guinéens, cet impôt représente moins de 1,5 % des dépenses annuelles de l’État. Sans négliger le fait que les sommes détournées par des dignitaires jouissant d’une impunité coupable dépassent largement ce montant. Le gouvernement a récemment injecté plus de 6 milliards de francs guinéens pour sauver une banque privée de la faillite sans aucun résultat probant, puisque cette banque a, malgré tout, disparu avec corps et biens.

Ceci veut tout simplement dire que le gouvernement peut trouver les ressources nécessaires pour financer la relance de l’agriculture guinéenne afin d’en faire le secteur prioritaire du développement économique et socioculturel de ce pays. C’est une question de volonté politique. Cette volonté devrait se manifester dans les actes ci-après, sans que cette énumération ne soit limitative:

    1. Reforestation et lutte contre les feux de brousse;
    2. Niveau d’entretien des équipements collectifs: puits, pistes rurales, écoles primaires, dispensaires ou centres de santé, bâtiments administratifs, latrines collectifs, marché, magasins, etc.;
    3. État général de propreté des villages: voirie, collecte des ordures ménagères et leur traitement, terrains de sports, abattoirs, etc.;
    4. Méthodes de cultures pratiquées (écologiques ou destructrices de l’environnement), conditions de stockage des produits, qualité des techniques employées (irrigation, emploi d’engrais naturel ou d’engrais importé, etc.).

  1. CONCLUSIONS PARTIELLES

L’analyse qui a été exposée dans le présent document et les propositions relatives à l’État de droit et au secteur de l’agriculture montrent que la République de Guinée dispose de tous les atouts possibles et imaginables pour se hisser dans les quinze prochaines années au niveau des pays proches du vrai décollage économique. Les politiques de développement ont ceci de particulier qu’un succès en entraîne un autre, mais qu’un échec peut sonner le glas de toute une expérience et décourager tous les partenaires disposés à vous accompagner dans vos projets.

Je l’ai déjà dit et je le répète, la Guinée n’est pas un pays pauvre, ce sont ses dirigeants qui l’appauvrissent. Et tant que les pouvoirs publics ne prendront pas toutes les dispositions utiles pour garantir une démocratie réelle sur le plan politique et une "bonne gouvernance" dans la gestion de l’État de droit et du patrimoine national, même des pluies de milliards de dollars usa ne parviendront pas à assurer le moindre frisson de décollage économique de ce pays. Il suffit de comparer les milliards de francs guinéens détournés au cours de ces quinze dernières années par les élites chargées de gérer le patrimoine national à la montagne de dette intérieure que le gouvernement s’avère incapable de payer aux opérateurs économiques nationaux pour mesurer la justesse de cette assertion. Or, ce ne sont pas des hauts-fonctionnaires corrompus et assurés d’une impunité qui investiront pour créer des emplois, ce sont d’abord les acteurs du secteur privé qui créent la richesse dans un pays. Aujourd’hui, la plupart des opérateurs économiques honnêtes sont tailladés d’un côté par les banques privées et de l’autre, par des fonctionnaires mafieux qui se servent de l’État pour s’enrichir illégalement.

D’autres tares et non des moindres guettent ce pays et l’empêchent d’avancer sur le plan économique en exploitant tous les atouts que l’histoire et la nature ont mis à sa disposition: c’est la guerre non déclarée que l’on mène en sourdine contre les guinéens de l’extérieur. Les pouvoirs publics doivent aussi savoir qu’il est suicidaire, pour le pays, de vouloir ignorer les capacités productives et constructives de deux millions de guinéens qui vivent à l’étranger. Ce combat fratricide est placé au-dessus des conflits larvés relevant de l’appartenance ethnique ou des options d’ordre politique. Ceux de l’intérieur qui ont majoritairement géré ce pays au cours des quinze dernières années n’ont pas manifesté un patriotisme débordant par rapport aux maigres ressources du pays. On ne peut pas en même temps critiquer les "dignitaires de l’ancien régime", s’enrichir illicitement sur le dos de l’État et rejeter ceux qui n’étaient associés ni à la gestion de l’ancien régime, ni à celle du régime qui règne actuellement. La Guinée devra, ici aussi, faire la paix avec elle-même, abandonner toutes les politiques d’exclusion et apprendre à marcher avec ses deux pieds qui sont à l’intérieur et à l’extérieur du pays. On peut servir la Guinée partout où l’on réside. Il suffit d’accorder un minimum de considération aux guinéens résidant ou ayant longtemps résidé à l’extérieur pour qu’ils s’engagent, non à aider un régime ou un parti politique particulier, mais à participer de manière active au développement de ce pays. Les tragiques exemples des pays voisins du nord, du sud et de l’est de la Guinée sont autant d’avertissements pour tous les patriotes qui ont le souci du règne de la paix et du développement de ce pays-martyr qu’est la République de Guinée.

Je m’en tiens, dans le présent document, à ces préalables qui conditionnent

la réussite de toute politique et de tous programmes de développement socio-économique durable de la Guinée.

Le 10 Juillet 2000

L’ a u t e u r

M. M. KABA

 

 

 

¹: André Pochon: "Les champs du possible. Plaidoyer pour une agriculture durable",

Éditions La Découverte & Syros, Paris, 1998.